LE HASARD
n'y a connaissance que du présent. Les anticipations que nous pourrons faire sur l'avenir d'après les expériences passées pourront toujours être trompeuses.
Mais telle ne semble pas être l'idée d'Épicure. Il croit bien plutôt que tout est réglé, déterminé dans le monde des choses non vivantes, dans la nature. M. Ravaisson cite à ce propos plusieurs vers de Lucrèce qui le prouvent surabondamment. « Tout naît de semences certaines, toutes choses croissent peu à peu par des semences certaines, etc. (0. » On y peut joindre encore celui-ci où se trouve reconnue l'invariabilité des lois physiques : « Tous les animaux conservent les différences de leurs espèces selon une loi certaine de la nature {^) ; » et ces autres où Lucrèce affirme que « la divinité sainte ne peut élargir les limites du destin, ni s'efforcer contre les lois naturelles » (^).
Mais suit-il de là qu'Épicure ait enlevé à l'atome, après la formation du monde, la faculté de dévier, comme semble le croire M. Ravaisson, de sorte que « tout ce vaste univers composé d'une infinité de mondes, obéit maintenant et obéira éternellement, dans son ensemble, aux lois de la nécessité » (^)? Il ne le semble pas. Aucun texte précis ne l'indique et l'existence du libre arbitre dans l'homme et les animaux semble bien prouver que la puissance de décliner subsiste toujours. Mais comment concilier cette opinion avec les textes que nous venons de citer sur les lois certaines de la nature?
(1) Lucrccej I :
170 Seniinibus quia ccrtis quidquc creatur.
174 Quod ccrtis in rcbus inesl secrela facultas, etc.
189 Oninia ([uaiido
Paulaliin crcscunt, ut par est, seminc ccrto. 204 Materies quia rébus reddila cerla est.
Essai sw la Métcqjh. d'Arlst., t. Il, p. 92.
(2) Lucrèce, V, 922 :
Oinncs (pecudes) Fœdere ualura^ certo discrimina servant.
(3) Id., V, 310 :
>'ec sanclum numen fati protollcre fincis Posse, neque adversum naturie fœdcra niti.
(*) Essai sur la Métaph. d'Arist., t. II, pa 92.
48 ÉPIGURE.
Par une théorie empruntée à Épicure lui-même. La faculté de dévier est très petite [àXa^isTcv (^), tantum quod mi7iumum{^), nec plus quam minumum (^)], elle échappe aux sens [ne... id res vera refutet (^)] et ne peut produire, par sa petitesse même, que des effets insignifiants. Au commencement, quand tous les atomes étaient séparés, la moindre déviation dans un temps indéterminé et par là même aussi long qu'on voudra le supposer, a suffi pour former le monde; aujourd'hui que les atomes se sont réunis, soudés, accrochés, leur déviation insensible ne produira que des effets insensibles, et dès lors nuls, puisque les sens sont les seuls juges de la vérité des choses. D'un bout à l'autre d'une vie humaine, la loi naturelle règne en maîtresse et rien ne la change, les anticipations scientifiques peuvent se produire en toute sûreté; mais après une longue suite de siècles rien ne dit que les lois de la nature n'auront pas changé. Pourvu qu'elles ne changent pas durant sa vie, c'est la seule chose qui importe au sage épicurien; or, elles changent trop lentement pour qu'il s'en aperçoive et un changement inaperçu est un changement nul. Ce n'est pas de Maine de Biran, c'est d'Auguste Comte qu'il faut rapprocher Épicure. Parti comme lui de la sensation comme règle du vrai, Auguste Comte dit comme lui que les lois de la nature sont assurées, mais leur formule a cependant toujours quelque chose de provisoire et d'hypothétique.
Comment se réalise maintenant le libre arbitre humain? L'homme dans la doctrine est un composé d'atomes libres. Parmi ces atomes ceux qui forment l'àme sont plus subtils, plus coulants, plus déliés que ceux qui forment le corps; ils sont de forme ronde, semblables à ceux de l'air et du feu (^). Le mouvement se transmet de l'un à l'autre avec une extrême rapidité, ce sont eux qui meuvent et animent le coi^ps, eux aussi
(1) Cicéron, De Fato, X.
(2) Lucrèce, II, 220.
O Ihid., II, 2ii.
(♦) Ihid., II, 246.
(^) Aiist., De Anim., I, 2 ; De Respirât., IV, attribue cette doctrine à Démocrite; or, c'est à Domocrite qu'Épicure a emprunté sa physique.