‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 24 sur 193 · LE HASARD · texte numérisé non relu

LE HASARD

qui le refrènent et l'arrêtent. De là l'antagonisme et l'opposition que Lucrèce a décrits entre l'élan de l'àme et la pesanteur du corps (^). Tous ces atomes, ceux du corps comme ceux de l'àme, ont le pouvoir de décliner; de toutes ces indéterminations composées résultera une action qui sera elle-même à chaque instant déterminée par les indéterminations composantes, mais indéterminée par rapport au passé et à l'avenir, de sorte que la volonté pourra changer d'instant en instant sans ordre, sans suite et sans raison.

N'est-ce pas dès lors le hasard qui règne dans l'homme comme dans le monde? Et n'a-t^on pas eu raison de dire que toutes les choses sont pour Épicure l'effet du hasard? M. Guyau ne le croit pas (^) et s'appuie sur un texte très expressif où Épicure distingue en effet formellement entre le hasard et ce qui dépend de nous. « La nécessité, écrit-il à Ménécée, la nécessité dont quelques-uns font la maîtresse de toutes choses, se ramène en partie au hasard, en partie à notre pouvoir personnel. En effet, d'une part la nécessité est irresponsable, d'autre part le 'hasard est instable; mais la liberté est sans maître, et le Llàme, ainsi que son contraire la louange, l'accompagne naturellement (^). » Stobée dit encore : « Épicui:e distingue dans les causes la nécessité, le choix et le hasard (^). » Et Sextu"S Empirions ajoute : « D'après Épicure, certaines choses arrivent par nécessité, d'autres par choix (;")'."»

Il est évident qu'Épicure a distingué entre le hasard et la liberté qui s'exerce par le choix. Entre rencontrer un homme parce qu'on le cherche et le rencontrer par hasard, il y a une telle différence que l'observateur le plus superficiel doit l'apercevoir. Épicure l'a donc vue et {l'a exprimée. Mais faut-il lui en faire honneur? Il nous paraît au contraire que c'est une inconséquence de plus dans son système. Le fond de notre libre arbitre est bien le hasard, cela résulte de toute la doctrine, mais

(^) Voyez plus haut, p. 44.

(2) Op. cti., p. 96.

(3) Diog. Laerte, X, 133, trad. de M. Guyau.

(*) Stobée, Ed. phys., éd. Heeren, I, 206, cité par M. Guyau, p. 96. C*) Sext. Empir., p. 31:5, cité par M, Guyau, ibid.

l'apparence extérieure est celle du choix. C'est d'après cette apparence qu'Épicure distingue la r.poxipizi; dela-zjyr,, le choix du hasard. Bien plus, cette distinction apparente se confond avec la vérité même, puisque, d'après lui, l'apparence est la même chose que la vérité. Mais qui ne voit que c'est là une contradiction complète avec le reste du système? Dans la vérité du système, le libre arbitre de l'homme, quoique résultant et composé, est dans son principe une action inexplicable, sans causé7"Tr* est 3 vraiment àoéj-o-ucv, il n'est possédé par rien et ne se possède pas lui-même. Aucun atome ne commande, aucun ne se concerte avec les autres, tous agissent, se heurtent et réagissent au hasard, et, s'il y a prévision, délibération, choix, ce ne sont que des apparences. La morale n'est guère possible dans ce système. Pour qu'il y ait morale, il faut qu'il y ait disposition, arrangement, détermination des moyens par rapport à une fm, prévision antécédente de cette fm. Or, rien de tout cela n'est possible avec l'indétermination absolue d'Épicure. Je ne puis partager vis-à-vis de cette invention les enthousiasmes qu'elle a fait naître, soit dans l'antiquité, soit de notre temps, je trouve plutôt que c'est un faible et pauvre expédient en faveur d'un système assez pauvre en lui-m.ême et bien digne de son auteur. ;^)^picure n'a ni la profondeur de Chrysippe, ni la largeur de vues de Démocrite, ni la subtihté de Carnéade ; c'est un sage aux-djgjxs modérés, aux yues^

courtes, aux pensées sèches, avec une logique déductive^

très étroite (^). Son style est nu, pauvre, sans éclat. Sa seule qualité est la clarté {^). Il veut échap^er J lâ— nécessité, il imagine rindéterminismB~^t~s*eii contente, tout lieui^eux, croyant ainsi avoir sauvé sa morale. Il ne voîT^as qu'il la ruine, en ffiême temps que la Science \| véritable. Toutes les théories d'Épicure paraissent ainsi ^Inventées à diverses reprises pour réparer un système qui faisait eau de toutes parts. Les contradictions lui coûtent peu quand il s'agit de sauvegarder la morale.

(1) Inermis ac nudus est. — Cicéroii, De Finlb., I, 7. Q) Cicéron, ibïd., I, 5. — Diog. Laerto, X, 13.

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