PRÉDOMINANCE DE LA PHYSIQUE
fi'uits, et la physique la terre et les arbres. Dans toutes ces comparaisons, c'est toujours à la partie essentielle et productive que la physique est assimilée. La morale n'est, pour les stoïciens, qu'une conséquence de leur théorie de l'univers. Gela se conçoit d'ailleurs : si la morale consiste à suivre la nature, il faut bien que la science, qui détermine la nature, l'exphque et montre la place que l'homme y occupe, soit le fondement de la morale. La science est bien ici, comme chez Épicure, un moyen dont la morale est la fm, mais tandis que, pour Épicure, la morale, une fois trouvée, s'impose à la physique et la force à accepter certains dogmes préconçus, tels que celui de la négation de la nécessité, pour les stoïciens, la physique doit déterminer le contenu et la matière de la morale. C'est seulement chez les derniers stoïciens que les préoccupations morales Unissent par faire presque entièrement disparaître les préoccupations scientifiques.
La physique donc, la science détermine quelle est la nature que l'homme doit suivre pour acquérir la vie heureuse et posséder le souverain bien. De cette seule position découlent des conséquences importantes pour la question qui nous occupe. Nous l'avons déjà dit, et nous serons obligés de le répéter encore, il n'y a science qu'à la condition que l'on considère les phénomènes comme réglés, ordonnés, déterminés, soumis à des lois fixes et immuables. Qu'un moraliste, comme Épicure, supprime cette immutabilité qui le gêne, rien de plus aisé à comprendre, mais le philosophe, qui étudie la nature et veut ensuite nous y soumettre, ne peut agir ainsi. Puisqu'il étudie la nature et qu'il veut y trouver des lois, il suppose l'existence de ces lois, leur permanence et celle de la nature. C'est le premier postulat du physicien. Et ses études ne font que confirmer la vérité de son postulat. Plus il avance, plus il aperçoit de régularité;, d'ordre, de liaison dans les choses. Tous les jours le soleil se lève et se couche, les saisons se succèdent dans un ordre invariable (^); les animaux
(^) Diog. Laerte, VII, 151-152. — Sénèque, Qusest. nat., VII, 1.
naissent d'animaux semblables (^), de sorte qu'une même universelle vie se perpétue et circule dans le monde (^). Tout est admirablement approprié à tout; l'animal trouve sans peine autour de lui l'herbe qu'il doit paître et l'eau qu'il doit boire; a-t-il besoin de se défendre contre un ennemi, la nature lui a fourni des armes : et comme toutes les parties de son corps sont admirablement appropriées à leurs fonctions ! Les jambes servent à courir, l'œil à voir, l'oreille à entendre; tout est combiné, arrangé, ordonné de manière à ce que l'animal puisse vivre et vivre de son mieux. Tout dans la nature manifeste ainsi une sagesse souveraine et parfaite qui a disposé les choses pour le mieux. Ce monde est vraiment excellent et magnifique et le meilleur qui puisse être (^).
Ainsi, la simple considération de la nature a dû amener les premiers physiciens du Portique à reconnaître dans le monde : 1° une succession invariable, une détermination infaillible d'événements; 2<^ une préordination raisonnable et sage de toutes choses pour le mieux. La première de ces deux vérités avait déjà été reconnue par Heraclite, Démocrite, Anaxagore et tous les vieux physiciens de l'Ionie; Socrate, Platon, Aristote avaient découvert la seconde, mais ils avaient placé la cause souveraine de l'ordre du monde dans un Être supérieur et extérieur à l'univers. Les stoïciens n'atteignent pas à ces hauteurs, ils ne contemplent ni le Bien de Socrate et de Platon, ni l'Acte pur d'Aristote, ils ne sortent pas de ce monde, ils ne construisent pas une métaphysique, mais une physique {^). Ils n'en admettent pas moins une providence, rpovcia, tout comme Socrate et Platon;
O Diog. Laerte, VII, 158.
(*) 'Ei; ocTiav aOxoO (xépoç 6ir,xovTOÇ toO voO, xaôaTcep £9' rj[xtbv t/j; ij^ux^i'î- — Chrys.ap.Diog. Laerte, VII, 138. — Stoïci enim volunt Deum sic per materiam decucurrisse quomodo mel per favos. — Cité par Ravaisson : Essai sur le Stoïcisme.
(3) Sénèque (Ad Lucil., XLV) approuve ces paroles de Platon dans le Timce : « Bonus est (Deus), bono nnlla ciijnsqnara boni invidia est. Fecit itaque quain optimum potuit. »
(*) Voy. Ravaisson, Essai sur le Stoïcisme, p. IG, et Essai sur la Mélaph. d'Aristote, t. II.
l'ordrp: providentiel. 57
seulement cette providence reste enfermée dans la nature et la gouverne sans en être séparée.
C'est donc à la nature que les stoïciens attribueront la bonté providentielle, la vie du Bien, la pensée de l'Acte pur. Le monde sera pour eux un être vivant et raisonnable (*) qui fait toutes choses avec ordre et prévision (^). Son essence première est un feu, un feu artiste qui procède par ordre à la genèse des choses : TTjp Tiyvi/iv cob) ?>x^'Xo'f £'.; YÉv£7iv. Ce feu s'est relâché, au commencement, de sa tension primitive, il a joué, et de ce jeu divin est né le second élément, l'eau (^). le monde commence donc par un 7.aTx/.AJcr;Ao; ; ensuite, par un relâchement nouveau, une partie de l'eau s'est solidifiée et est devenue terre, tandis que l'autre partie se changeait en vapeurs aériformes ; alors les autres êtres ont apparu, les plantes, les animaux, les hommes. Les animaux viennent des plantes, les hommes des animaux, tout est dans tout et chaque semence produit avec ordre ce qu'elle doit produire. Puis le jeu divin cessera, la tension se rétablira, le monde disparaîtra dans le feu, ce sera l'embrasement universel : iy.Trjpo)^'.; toj v.ir^.z'j. Un déluge annonce la naissance du monde, un embrasement le termine, mais le feu divin se reprendra de nouveau à jouer, le monde renaîtra et les événements recommenceront à s'y dérouler encore dans l'ordre même où ils se seront accomplis déjà (^). Il y a donc un ordre dans la variabilité même ; comme le retour de l'année fait la régularité de la succession des saisons, ainsi le retour dans le même ordre des mêmes périodes et des mêmes événements dans la grande année assure l'invariabilité des choses et l'éternelle immutabihté de Dieu. Le stoïcisme s'approprie toutes ces idées du vieil Hérachte.
(1) Voy. Juste Lipse, Physiol. st., II, 10.
(2) Diog. Laerte, VII, 138-139.
(3) Sénèque, Quœst. nat., III, 15.
(*) Ex quo eventurum nostri putaut id, de quo Panaetium addubitare dicebant, ut ad extreinum omnis mundus ignesceret, quum humore consumplo, neque terra ali posset neque remearet aer; cujus ortus, aqua omni exhansta, esse non posset : ita reliqui nihil pra?ter igncm, a'quo rursum animante ac deo renovatio mundi fieret, atque idem ornatus videretur.—Cicéroii, De iVaf. deor., II, 40. — Cf. Sénèque, Quœst. nat., III, 29.
Tout est donc réglé, fixé, déterminé dans le monde. Une providence immuable s'y exerce et n'y laisse aucune place au hasard. Les causes s'enchaînent aux causes {^) et forment la chaîne inflexible de la destinée (^). Les stoïciens ont les premiers, semble-t-il, établi une doctrine rigoureuse du déterminisme universel. La providence est la raison cachée des événements (^), le destin, le fatum, l'cîy.apyivr^ en est la forme apparente, La parole (fatum) de la providence se révèle par la trame continue des événements. Tous se tiennent, tous se répondent; un seul changé change tous les autres; le sage ne peut remuer le doigt sans mettre en branle l'univers {^).
Cependant Leibnitz a raison quand il dit que (( le fatum stoïcum n'était pas si noir qu'on le fait » (^). C'est une raison qui gouverne toutes choses et le destin n'est que la manière dont s'exerce le gouvernement de la raison. Ce fatum est l'ordre et la suite inévitables des causes.
Un passage de Cicéron nous apprend quelles sont les causes dont la trame forme le destin. « Ce sont des causes efficientes, non de celles qui produisent certainement une chose par leur force propre, comme le feu produit la flamme, mais de celles sans lesquelles une chose ne peut exister. Parmi celles-ci, il y en a qui portent en elles une certaine préparation de l'effet et aident par elles-mêmes à le produire, quoique cela ne soit pas absolument nécessaire, comme la conversation apporte une cause à l'amour, l'amour au crime. C'est de ce dernier genre de causes, enchaînées de toute éternité, qu'est formé le destin des stoïciens (^). » On voit par ce
0 Causa pendet ex causa, privata ac publica longus ordo rerum trahit. — Sénèque, De Provid., V.
(2) Quid enim intelligis fatum? Existima necessitatem rerum omnium actionumque, quam nulla vis rumpit. — Sénèque, Qusest. nat., II, 36.
(^) Kaô' £l[xap|J.£VYiv 5£ çaTi Ta Tcavxa ytvsTTat XpuatitTioç... "Etti 8' eifxapfxlvYi alxta Ttbv ô'vTwv stpofjLsvrj rj Xoyo: xa9' bv o x6t[xo; ôte^aY^xat. — Diog. Laerte, VII, 149. — 'O'jûà TO'jXâxta"rov èaxi tcov (jLepcôv ey^zi^ àXXo); r\ xaxà t(]v toO Atb? poûXrjrriv. — Chrysippe ap. Vhiiavque, De Com))mn. not., XXXIV, et De Stoïc. repugn., XLVII.
(*) Plutarque, De Corn, not., XII.
(S) Essais de T/je'od., Préface, Erdmann, p. 470, b.
(5) Causarum igitur gênera duo sunt : unum, quod vi sua id, quod sub eam