LE DESTIN
passage que la cause stoïcienne est plutôt une condition nécessaire qu'une véritable cause productrice, cependant l'efficience n'en est pas tout à fait absente, elle y est représentée par ces préparations, ces secours pour l'avenir [prœcursioncm, adjuvmitia] dont nous parle Cicéron. Elle ne produit pas l'avenir, mais elle l'aide, le prépare, s'avance vers lui. Tout l'ordre extérieur de la destinée se réduit à un encbaînement d'événements nécessaires les uns aux autres ; les seconds ne peuvent se réaliser sans les premiers, et ceux-ci portent avec eux et en eux la semence de l'avenir. Ainsi tout se tient, tout est lié, (de présent est gros de l'avenir et résulte du passé, » comme dira plus tard Leibnitz, et par conséquent : « Tout ce qui arrive est un pronostic de ce qui arrivera. Il n'y a aucun animal dont les mouvements et la rencontre ne prédisent quelque chose (^). » Rien ne peut fléchir les arrêts du destin, il ne peut se contredire lui-même et ce serait se contredire que de ne plus vouloir ce qu'il a une fois voulu (^). Tout est donc nécessaire, il n'y a dans le monde rien de contingent que par rapport à notre ignorance.
Mais le dieu qui a tout ordonné connaît les raisons qui doivent faire arriver telle chose plutôt que telle autre, il peut les révéler à ceux qu'il aime, le sage même peut, par la science, découvrir dans le présent les germes de l'avenir, la divination est donc possible {^). Chrysippe, nous dit Cicéron (^), avait écrit deux livres sur la divination. « S'il y a des dieux, disait-il, il y a aussi des
vim subjectum est, certo efficit, ut ignis accondit; alteriim, quod naturam efficiendi non habet, sed sine quo effici non possit, ut, si quis œs causam statuie velit dicere, quod sine eo non potost enici. Hujus generis causaruni, sine quo non efficitur, alia sunt quieta, nihil agentia, stolida quodanimodo, ut locus, tempus, materia, forramenta, cetera generis ejusdem; alia autem pnecursionem adhibent ad efliciendum et quœdani alTerunt per se adjuvantia, etsi non necessaiia, ut amori congressio causam attulerat, amor flagitio. Ex hoc génère causarum ex aeternitate pendentium fatum à Stoïcis nectitur. — Cicéron, Topic, XV.
(^) Sénèque, Quscst. nat., II, 32.
(^) Sapientis quoque viri sententiam negatis posse mutari : quanto magis Dei? — Sénèque, Qtisest. nat., II, 36.
(^) Ka\ (xr,v Tr,v (i.avTtxY;v 'j^saTavai TixTav çarriv, z\ xa\ upovoiav ôivai. — Diog. Laerte, Vil, 149. —Cf. Sen., Quœst. nat., II, 32.
(») De Divin., I, 3.
gens qui peuvent prédire l'avenir (i). » L'avenir est donc certain, puisque les dieux peuvent le prédire, et nécessaire, puisqu'il est certain {^). Le stoïcisme refuse absolument d'admettre avec Aristote et Épicure que, de deux propositions contradictoires sur un événement futur, aucune des deux n'est vraie. L'une des deux est dès maintenant, disent-ils, ou nécessairement vraie ou nécessairement fausse (^).
Mais Garnéade objecta de bonne heure aux stoïciens que la divination ne pouvait servir de rien aux hommes s'ils ne pouvaient rien changer à l'avenir. « De quoi eût servi au consul Flaminius, dit Gicéron, d'obéir aux présages et aux auspices qui lui défendaient de combattre? En eût-il été moins vaincu? De deux choses l'une : ou son armée n'a pas péri par l'ordre du destin, ou, si elle a péri par l'ordre du destin, la même chose serait arrivée quand même il aurait obéi aux auspices (*). » — Sénèque se pose à peu près la même question en ces termes : « A quoi servent donc les expiations, les sacrifices, si les arrêts du destin sont immuables? » Et il répond ainsi : « N'y a-t-ii pas des événements dont l'existence est suspendue par le destin et dont l'issue favorable est attachée aux vœux et aux prières des mortels? Dans ce cas, les vœux font partie du destin, loin de lui être contraires. Mais, dit-on, la chose doit arriver, ou ne pas arriver ; si elle doit arriver, elle arrivera, quand même vous ne feriez point de vœux ; si elle ne doit pas arriver, elle n'arrivera pas, en dépit des vœux que vous pourriez faire. Ge dilemne est faux parce qu'il y a un miheu dans l'alternative. Gela doit arriver, dis-je, mais si l'on fait des vœux. Gela aussi est nécessaire, répond-on, et compris dans le destin, que l'on fasse des vœux ou que l'on n'en fasse pas.
» En supposant que je me rende, que je dise : Oui, les vœux eux-mêmes sont compris dans l'ordre du destin; eh bien! il s'ensuivrait que ces vœux sont inévitables. Le
(») DcDii-m., I, 5;II, 17, (^) Cicéron, De Fato, X.
(3) Ibid.
(^) Cicéron, De Divin., II, 8.