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CHAPITRE VI Les Traités de Fatu

Après le stoïcisme, tous les philosophes écrivent des traités de Fato. — Le de Fato de Cicéron résume la dispute de Chrysippe et de Carnéade. — On peut corriger la doctrine outrée d'Épicure en admettant que nos actes ont iwur cause notre nature.— Ressemblances et différences de cette opinion avec celle de Chrysippe. — Carnéade adopte l'avis des stoïciens sur les propositions futures. — Différence entre l'ordre logique et l'ordre réel. — Plutarque moins intéressant que Cicéron. — Le nécessaire, le contingent et le possible. — Pouvoir de l'homme sur lui-même. — Éléments de la volonté. — Alexandre d'Aphrodisias résume les arguments en faveur du libre arbitre. — L'expérience nous montre qu'il y a du hasard, de la contingence. — Le système stoïcien ne peut expliquer ni la délibération, ni le repentir, ni le blâme, ni la louange, ni les conseils.— Infériorité du stoïcisme au point de vue pratique. — Discussion du principe de causalité. — Le libre arbitre est inexplicable: il n'a point de cause ou a pour cause le non-étre. — Opposition entre la raison et le libre arbitre. — Plotin, — Conciliation de la Providence et du libre arbitre par la beauté. — Hiéroclès. — Conciliation par la justice. — Conclusion sur le paganisme. — Position du christianisme.

La doctrine du destin tient une si grande place dans la philosophie du Portique, elle offre par elle-même une importance si considérable pour la conduite de l'homme, que toutes les écoles rivales durent s'attacher à la critiquer et à la combattre. Aussi voyons-nous, à partir de Chrysippe, presque tous les philosophes, dans les diverses écoles, écrire des livres sur le destin : de Fato, T.ep\ £'.ii.ap;jivY3;. L'impulsion donnée fut si forte qu'au moyen âge saint Thomas donne encore ce titre à une question de la Summa theologica (^); beaucoup de théologiens philosophes suivent son exemple et jusqu'au xvi® siècle on trouve ce titre porté par des ouvrages considérables (^). On peut dire qu'au déclin du paganisme la plupart des disputes philosophiques ont eu lieu sur ce terrain, jusqu'à la renaissance de la métaphysique avec l'école d'Alexandrie.

(01* pars, Qiiaast. CXVI.

(') Citons seulement le très curieux ouvrage intitulé : De Fato, lib. IX; Jo. Sirenio auctore, in^f»; Venise, 1568.

Trois auteurs en particulier nous ont laissé chacun un ouvrage sur le destin : Gicéron, Plutarque et Alexandre d'Aphrodisias. Les deux premiers représentent l'Académie et nous ont transmis les critiques subtiles que faisait Carnéade des théories de Chrysippe. Le dernier nous rapporte les arguments qu'opposaient au stoïcisme les derniers représentants de la philosophie d'Aristote. Presque en même temps une métaphysique nouvelle, obscure et hardie, s'élève à Alexandrie. Plotin réserve trois livres entiers de sa troisième Ennéade à l'examen des rapports du pouvoii* de l'homme avec la providence et le destin, et Hiéroclès consacre un ouvrage en sept livres aux mêmes questions. C'est en ces matières le dernier effort du paganisme expirant.

Le de Fato de Cicéron, malgré les lacunes et les obscurités qu'il renferme, nous parait résumer assez bien les critiques de Carnéade contre le destin de Chrysippe. C'est le document le plus important et le plus complet que nous possédions sur les opinions réciproques des deux adversaires. Il est probable qu'ici comme ailleurs Cicéron n'a pas voulu être autre chose qu'un disciple exact et précis. Son style même prend, au contact de la subtile logique de l'école, je ne sais quoi de sec et de rigoureux qui n'est pas ordinairement dans sa manière.

Chrysippe soutient que tout est enchaîné au destin, que tout arrive par des causes antécédentes, et il voudrait en même temps conserver quelque activité à la volonté humaine. Carnéade n'admet pas cette doctrine. Il n'admet pas davantage l'indépendance hasardeuse des atomes d'Épicure et son étrange doctrine sur la vérité des futurs. Carnéade doit donc réfuter à la fois Épicure et Chrysippe et établir lui-même une théorie du pouvoir de l'homme.

Chrysippe disait qu'il n'y avait point de hasard, que tous les événements pouvaient s'expliquer et qu'il fallait pour cela admettre l'existence du destin ('). Le maître de Cicéron, Posidonius, était de l'avis de Chrysippe. Cicéron trouve cette opinion absurde et demande si le

(>) De Fato, Ul.

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pirate Icadius devait fatalement avoir la jambe cassée par une pierre détachée de la grotte où il s'était retiré. Et s'il n'y était pas entré, aurait-il eu la jambe cassée? Évidemment non. C'est par hasard qu'il s'est trouvé dans la grotte au moment où tombait la pierre. La nature et le hasard suffisent à rendre compte de tous les événements. « Qu'est-il donc besoin d'introduire le destin puisque sans lui on peut expliquer toutes choses en les rapportant à la nature ou au hasard (i)? »

Mais, dit Chrysippe, ce n'est pas par hasard qu'Icadius est entré dans la grotte au moment même où la pierre devait tomber. Nos résolutions actuelles dépendent de notre caractère, notre caractère lui-même dépend du climat dans lequel nous sommes nés et nourris {^). — Eh quoi! répond Garnéade par la bouche de Gicéron, n'avons-nous donc aucun pouvoir sur notre caractère? Le physionomiste Zopyre ne reconnut-il pas que Socrate devait être un homme stupide et lourd, parce qu'il n'avait pas la gorge concave? N'ajouta-t-il pas que c'était un vir muliehrosusy ce qui fit rire Alcibiade? Socrate avait donc reçu de la nature des inclinations à la stupidité et au libertinage. Il n'a été ni stupide ni libertin, il a donc pu réformer son caractère. Tous les hommes peuvent faire comme lui et modifier leur naturel; nous net sommes donc pas les esclaves, mais les maîtres de lai nature, ce qui renverse la thèse de Ghrysippe.

Mais est-ce à dire pour cela que la volonté humaine agisse sans cause, qu'elle se détermine elle-même à agir sans aucune raison? G'est la thèse d'Épicure^^) . Gette opinion ne peut rigoureusement se soutenir. Elle est cependant susceptible d'amendement. « Il fallait avouer qu'aucun mouvement ne s'accomplit sans une cause, mais il fallait nier en même temps que tout ce qui arrive est produit par des causes antécédentes. Gar notre volonté n'a point de causes antécédentes et extérieures. Nous abusons donc du langage ordinaire quand nous

(') Qiiid ergo attinet inculcare faliiin, qunm sine fato ratio omnium rerum ad naturani lortunamve referatur? — Thid. {^) Ibid., IV.

(3) Ibid., XI.

disons que quelqu'un veut ou ne veut pas sans cause. Nous disons sans cause pour dire sans une cause extérieure et antécédente, mais non sans quelque cause. C'est ainsi que, quand nous disons qu'un vase est vide, nous ne parlons pas comme les physiciens qui veulent que le vide ne soit rien du tout, mais nous voulons dire que ce vase ne contient, par exemple, ni eau, ni vin, ni huile : de même, quand nous disons que l'esprit se meut sans cause, nous voulons dire qu'il se meut sans une cause antécédente et extérieure, non absolument sans cause. On peut dire aussi de l'atome qui est emporté à travers le vide par sa gravité et son poids, qu'il se meut sans cause, parce que nulle cause extérieure ne s'y apphque. Mais ici encore, pour ne pas nous attirer les moqueries de tous les physiciens en disant que quelque chose arrive sans cause, il faut distinguer, et dire que la nature de l'indivisible est telle qu'il est mis en mouvement par le poids et la gravité et que telle est la cause de son mouvement. De même, il ne faut pasl chercher de cause extérieure aux mouvements volontaires\ des esprits. Le mouvement volontaire contient en elYet j en lui-même une nature telle qu'il est en notre pouvoir I et nous obéit : mais cela même n'est pas sans cause, car l c'est la nature qui en est cause (i). » /

Garnéade n'admettait donc pas l'indétermination absolue d'Épicure, il ne pouvait comprendre une volonté sans une cause intérieure qui était sa nature même. Chrysippe admettait aussi une spontanéité intérieure constamment d'accord avec le destin. Les deux adversaires étaient-ils donc si éloignés de s'entendre?-^ D'après Chrysippe, nous dépendons de la nature et par elle du destin. Mais nous sommes une portion de la nature et il y a des choses qui dépendent de cette portion de la nature que nous sommes, il y a donc des choses qui dépendent de nous ; cela est aussi dans la nature et compris dans le destin. -^Carnéade croit de même, malgré les obscurités de son langage, que notre pouvoir sur les choses est un effet et un résultat de la nature. Les deux opinions semblent se rejoindre.

(1) ibid., xr.

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