‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 33 sur 193 · CARACTÈRE IMPÉRATIF DE LA LOI. (S · texte numérisé non relu

CARACTÈRE IMPÉRATIF DE LA LOI. (S

Mais cette forme impérative de la loi juive, ce commandement d'un supérieur à un inférieur, d'un monarque à son sujet, d'un Dieu à sa créature, ce commandement accompagné de promesses et de menaces suppose dans le sujet le pouvoir d'obéir ou de désobéir. Ce Dieu est un juste juge, il punira le coupable et récompensera l'innocent, il faut donc que l'homme puisse se faire luimême innocent ou coupable, il faut donc que l'homme soit libre. Ce n'est plus une laideur morale qu'il revêt lorsqu'il pèche, c'est une véritable culpabilité. Le judaïsme est donc en un sens plus favorable que l'hellénisme à la liberté morale de l'homme.

Dans les évangiles, Jésus donne aussi des ordres, des préceptes, des conseils. Partout il considère l'homme comme l'auteur de son péché. Vis-cà-vis de la dui'eté du mauvais riche ou de l'hypocrisie du pharisien, ce n'est pas l'expression de dégoût de l'esthéticien que fait entendre Jésus, mais la menace ou l'indignation véhémente du moraliste.

Cependant un autre dogme juif était conservé dans le christianisme, un dogme même sans lequel le christianisme n'avait plus sa raison d'être. C'était le dogme de la chute première d'Adam, et, par cette chute, de la déchéance de l'humanité tout entière. L'homme dans sa liberté a introduit le mal daiis le monde, il a ainsi faussé les rouages de l'univers en y mettant le désordre. A la suite, sont venues les souffrances, les maladies et la mort. La face de la terre est changée; le cœur de l'homme ne l'est pas moins. Blessée par une première faute, la liberté d'Adam n'est plus entière, l'habitude l'incline au mal. L'hérédité transmet aux fils d'Adam ces habitudes mauvaises; courbés vers la terre, ils ne peuvent plus lever leurs yeux vers le ciel; à peine peuvent-ils se hausser à des conceptions humainement morales, à plus forte raison ne peuvent-ils point monter à des conceptions divines et surnaturelles. Fils du péché, c'est le poids de ce péché qui les courbe et les empêche de remplir leur destinée; seule une espérance céleste, jetée à la terre au lendemain de la chute par une parole divine, peut aider les quelques hommes (|ui la possèdent à se maintenir dans les droits sentiers. J^e Messie devait venir restaurer l'humanité en

sa dignité première et lui permettre de prétendre de nouveau à tous les biens promis à Adam. Or, pour les chrétiens, le Messie était venu, le Christ avait accompli son œuvre. Il n'avait pas sans doute donné aux Juifs l'empire terrestre qu'ils rêvaient, mais il avait voulu être l'ami des Samaritains aussi bien que celui des Juifs, il avait voulu remplir le titre que lui avaient déjà donné les prophètes et être vraiment celui que désiraient les nations.

L'homme donc, grâce au Christ, pouvait opérer des œuvres de vertu, mais sans lui que pouvait-il? Jésus l'avait dit lui-même : « Sine me nihil potestis facere, sans moi vous ne pouvez rien (^), » et il ajoutait : «Personne ne vient à moi, si mon père ne lui a donné de venir à moi {^). » Le secours divin est nécessaire à l'homme pour accomplir des actions méritoires; ce secours divin se nomme la grâce. Parmi tous les écrivains apostoliques, c'est S. Paul, en particulier dans son E pitre aux Romains^ qui a exprimé avec le plus de netteté la doctrine de la grâce.

S. Paul commence par reconnaître que l'homme avant son baptême est sous la loi du péché (^) ; il est à ce moment hors de la justice (^); mais quand il a été enseveli avec le Christ par le baptême, il ressuscite et est délivré du péché (^), il devient alors le serviteur de la justice (^) et peut accomplir de bonnes actions. L'homme ancien est mort et, à sa place, vit un homme nouveau.

Mais, même après le baptême, nous sentons encore en nous la lutte des deux hommes, de l'homme ancien, issu de la race pécheresse d'Adam, de l'homme nouveau, racheté par la grâce et le sang du Christ. S. Paul constate avec force cette dualité de nature et ce déchirement intérieur dans ce célèbre passage : « Ce que je fais, je ne le comprends pas. En effet, le bien que je veux, je ne le fais pas; et le mal que je hais, je l'accomplis. Mais si je

(*) Nemo venit ad me, nisi datuni fuerit a pâtre iiico. — Joan., VI, (3(3.

(3) Rom., VI, 3.

(*) Cum enim servi essetis peccati, liberi fuistis justitke, — Ibid., VI, 20.

1^^) Qui eiiim morluus est, justificatus a peccato. — Ibid,, VI, 7.

(6) Liberati autem a peccato, servi facti estis jiistitia?. — Ibid., VI, 18.

Page 1