CHAPITRE II Saint Augustin
DifficuUé de découvrir la véritable pensée d'Augustin, — Précautions à prendre. — .S. Augustin écrit sur le libre, arbitre au commencement et à la fin de sa carrière. — Définition et caractère de la volonté. — Nous l'expérimentons on nous-mêmes. — Les motifs n'ont pas une force déterminante.— La sphj^re du libre arbitre est la moralité.
— 11 est la condition de la culnabilité^ — La bonne détermination est explicable, la mativaise liè l'est point. — Le libre arbitre ne s'exerce pas sur la fin, mais sur les moyens. — IndilTérenlisme pélagien. — Liberté supérieure, inférieure et moyenne. — L'homme, après la chute, n'a que la liberté de mal faire. — Sens de la doctrine de S. Augustin. — Nous ne sommes pas forcés à faire le pire, nous pouvons choisir. — Infli^pyce de la grâce sur le libre arbitre. - Nmis pn]ivnn>; ré.^istpi- -. la L^race. — Apparence constante de contradiction. — La prescience divine peut se concilier avec le libre arbitre. — Comment S. Augustin concilie la prédestination avec le libre arbitre.
— Conclusion.
Au moment d'exposer les idées de S. Augustin sur le libre arbitre, nous éprouvons une crainte bien naturelle. La pensée de ce Père sur ce sujet a donné lieu à tant et à de si diverses interprétations, des hommes qui avaient passé leur vie à étudier ses œuvres, y ont trouvé des opinions si difYérentes, qu'il semble qu'on ne puisse aborder cette question sans témérité. Cependant une chose nous rassure, c'est que nous ne cherchons pas dans S. Augustin ce qu'il faut penser, mais avant tout ce qu'il a pensé. Nous ne sommes point ainsi exposé à lui prêter nos idées et à détourner ses paroles de leur véritable signification.
Nous avons d'abord à éviter un danger déjà signalé par Leibnitz, celui de dénaturer la pensée de S. Augustin en citant ses paroles hors de leur place, séparées du commentaire naturel qui les précède ou qui les suit.
(( Celui qui ne veut pas se laisser tromper par des textes choisis, continue Leibnitz, doit connaître la date, le but, l'ensemble des différents livres d'où ces textes sont extraits... C'est ce qui m'est arrivé à moi-même pour quelques-unes de ses paroles que j'avais examinées
avec trop peu de soin, et je suis devenu maintenant plus circonspect ('). » Les paroles de S. Augustin ont, en effet, presque toujours besoin d'être expliquées par le contexte. C'est un génie brillant qui aime à enfermer sa pensée dans des formules vigoureuses qui étonnent et éblouissent le lecteur; l'expression paradoxale ne lui déplaît pas et il est toujours resté dans l'évêque d'Hippone quelque chose de l'ancien rhéteur de Rome et de Milan. Telle expression facile à entendre où elle se trouve, amenée qu'elle est par le développement de la pensée, devient aisément fausse si on la sépare de ce qui la prépare ou la complète.
Les textes particuliers sont donc d'une importance secondaire; ce qui est beaucoup plus important, ce qui est essentiel, c'est de suivre le développement entier de la pensée du docteur chrétien.
* Pour cela, rappelons que S. Augustin a été amené à écrire sur le libre arbitre surtout au commencement et à la fm de sa carrière théolodaue ('^). Au début, à 1 exemple de IS. Methodius, il écrit"^e traité Du libre arbitre pour répondre aux Manichéens et leur"ni'ontrer que 1 origme du mal se trouve dans le libre arbitre de Thomme. A la Jinde sa vie, c'est contre Pelage et ses sectateurs qu/ilécrit les divers" traités sur7a (jrrâce. Ce sétù. donc ctâns lés écrits de ces deux époques extrêmes qu'il faudra surtout puiser pour avoir la pensée véritable de notre auteur.
n faut d'abord analyser la volonté et déterminer ce qu'entend S. Augustin par ces mots : libre arbitre, voir ensuite dans quelle mesure il attribue ce libre arbitre à l'homme, et après, comment il le concilie avec la grâce, la prescience et la prédestination.
S. Augustin définit ainsi la volonté : « La volonté est
(i) Ex Augustlno plané contraria videntiir exsculpi posse, verbis ejus è suà sede dimotis... Sed nexus meditationum tollere hanc dubitationem potest, et valdè versatum esse oportet in lectione Aiigustini et librorum ejus diversorum nosse tenipora, scopos, synopsim, qui locis ex eo excerptis decipi non vult. Id olim nonnullis ejus verbis curiosiùs inspectis animadveitere mihi visus sum, eôque nunc sum factus eircumspectior. — Ad des Bosses. Dutens, t. II, 1» pars., p. 297.
(2) Voy. Bossuet, Défense de la trad. et des Saints-Pères, 1. VI, c. 3 etsuiv.
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un mouvement de l'àme qui, en l'absence de toute contrainte, se porte à la conservation ou à l'acquisition d'une chose (^). ))|Le mouvement volontaire se distingue donc essentiellement du mouvement produit par une contrainte extérieure ou par la nécessité. On ne saurait dire qu'un homme est coupable quand on conduit sa main pour lui faire tracer des paroles criminelles, et on peut le dire au contraire si sa volonté consent à son action {^). Une pierre qui tombe nécessairement n'est pas coupable; or, il y a en l'homme de la culpabilité, il y a donc dans l'homme quelque chose de plus que dans les pierres et c'est ce quelque chose qui est la cause de sa culpabilité (^). Ce quelque chose est la volonté dont la conscience nous découvre l'existence et le pouvoir. L'animal sent et cette sensibilité est suffisante pour produire la locomotion, mais non pour lui donner la science de sa sensibilité et de ses mouvements. L'homme seul sait qu'il sent et qu'il agitMTest^cette science de nous-mêmes et de nos actions qui rend témoignage à notre pouvoir.
Or que savons-nous sur nous-mêmes? Nous savons d'abord que notre volonté existe, nous nous sentons vouloir et ne pas vouloir (^), nous voyons et nous touchons, pour ainsi dire, notre volonté (^). jNous savons ensuite que cette volonté, que la conscience nous découvre, n'est pas fatalement soumise aux excitations extérieures ou intérieures^ Nous ne cédons [)as fatalement aux désirs ou aux raisqn£^qïïî' nous poussent à agir. Deux hommes, en présence de la même femme, agités des mêmes émotions intérieures, se résoudront à agir de deux façons différentes. L'un choisira la continence et détournera sa vue, l'autre préférera la débauche et se complaira dans sa passion (^). Il y a donc dans chacun de ces deux hommes quelque chose de particulier qui' fait qu'ils se conduisent différemment, la force des
(i) VoKintas est animi moins, cogente nullo, ad aliquid vel non amittendum, vel adipiscendum. — C. Munich, de Dimb. Anim. 9. — Cf. Relract.. l. 15. (2) De Duab. Anim., iO.
{^) De Lib. Arh., lU, i.
(*) Confers., VII, 3.
(°) Video et quodammodo tango. — De Lib. Ad)., III, 1. («) Dq Civit. De', XII, 6. /'"'"^^^yi^i^-^^^^^
motifs ne vient donc pas des motifs eux-mêmes, mais de la personnalité, qui diffère d'homme à homme et dont le principal élément est la volonté.
Que savons-nous encore? Que nous sommes un composé de raison et de passion; tantôt la raison domine et tantôt elle est esclave de la passion. Que la raison domine, il n'y a là rien d'étonnant, elle, est supérieure à la passion par son essence, car elle est l'élan de l'àmp vers les choses intelligibles, éternelles et immuables ;j mais que la passion, qui est le désir des choses sensibles, passagères, transitoires, domine sur la raison, c'est ce qui ne se peut expliquer que par la libre volonté (1). Il faut que nous ayons en nous-mêmes un pouvoir particulier pour qu'un tel désordre puisse "se produire. Ce pouvoir est évidemment ce que nous '., appelons le libre arbitre.
Ce libre arbitre ne cause pas tout en nous, mais il a sa sphère propre et réservée qui est la sphère de la l'moralité. Sans lui, les ordres, les conseils, les promesses, les menaces, les exhortations seraient inutiles (2). C'est par lui que nous sommes coupables (^)^ c'est par lui que le mal s'est introduit dans le monde (^)./Nous ne sommes pas libres d'échapper aux ordres de Dieu, ni aux suggestions du démon, nous ne pouvons nous empêcher de sentir ni les attraits de la raison, ni les inclinations de la passion (^), une seule chose est en notre pouvoir, la résolution, l'intention (^). C'est aussi d'après l'intention que se mesure notre culpabilité. Celui qui ne prend pas garde, celui qui ignore, celui qui ne fait pas ce qu'il veut, ne pèchent pas C'). Notre ignorance ne nous est attribuée comme faute que lorsqu'elle dépend de nous, d'une façon immédiate ou lointaine (^) : mais quand elle
(})DeIÀb. Arh.,l,\0, 11.
(2) De Civït. Dei, V, 10. — €f. De Grat. et Llb. Arh., II, eipasslm.
(3) Enarmt. in Psalm., 101. — De Verâ Religione, XIV.— De Lih, Arb., Il, 1 et passim.
C) De Lib. Arb., II, 20.
(S) Ibid., III, 25.
(«) Ibid., 1, 13.
O Ibld., III, 18.
{»)Ibid.. 111,19.