‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 39 sur 193 · PREUVES MORALES · texte numérisé non relu

PREUVES MORALES

est naturelle et invincible, nous n'en sommes plus responsables non plus que des actions mauvaises qu'elle pourrait nous laisser commettre.

L'homme possède donc un pouvoir sur ses actions; tantôt ce pouvoir s'exerce pour le bien, conformément à la raison, il s'explique alors par l'être que nous avons reçu de Dieu notre créateur (*); tantôt ce pouvoir s'exerce pour le mal, conformément à la passion, en opposition avec la raison, et alors comment l'expliquer? Quand notre pouvoir s'exerce pour le mal, au lieu de s'exercer ^ pour l'être, il s'exerce en réalité pour le non-être. Car qu'est-ce que le mal? un moindre bien. Les plaisirs sensibles, que la passion nous fait préférer aux biens éternels, ne sont mauvais que parce que nous préférons le moins au plus, l'inférieur au supérieur. La différence entre les biens et les maux consiste donc en ceci que le mal renferme en soi une portion de non-être nii nu. h défaut |Le mal nait donc d'une défaillance du libre arbitre^ -^ Naturellement, ce que nous voulons librement, c'est le bonheur, la béatitude (^), et cette béatitude consiste dans la possession du bien éternel et immuable. Préférer les biens passagers, c'est un défaut du libre arbitre qui ne peut s^'expliquer que par le non-être qu'il renferme. Nous ne pouvons donc expliquer nos actions mauvaises, car leur donner le non-être pour cause, c'est ne rien dire (^). On ne peut rendre raison de la déraison.

Le bien que l'homme accomplit est donc explicable paF l'être qu'il renferme et qu'il a reçu de Dieu, le mal ^qtr1t""Téalise ne peut s'expliquer que par sa volonté propre, laquelle est inexplicable (^). j En quoi consiste À maintenant le libre arbitre etjjiielle est la force qu'il ^ peut avoir dans la vie actuelle?

Il semble d'abord ne pas s'exercer sur la fin de la vie. Tous les hommes veulent le bonheur et il semble bien

(♦) De Lib. Arb., II, 19.

(2) Hominis verô liberum arbitrium congenitum et omninô inamissibile quœrimus, illud est quod beati omnes esse volunt, etiam hi qui ea nolunt qui ad beatitudinem ducunt. — Op. imperf. cont. Julian., VI, 12. — Cf. De Lib. Arh.,m,\.

(3) Sciri eniin non potest quod nihil est. — De Lib. Arb., Il, 20. (*) Ibid., III, 17.

qu'ils ne soient pas libres de ne pas le vouloir. Cependant nous ne voulons pas les choses qui ne dépendent pas de nous, telles que l'immortalité ou l'éternelle jeunesse; il faut donc, si le désir du bonheur ne dépend pas de nous, que le bonheur même en dépende et que notre volonté soit en notre pouvoir. « Notre volonté n'en serait pas une, si elle n'était pas en notre pouvoir, et, puisqu'elle est en notre pouvoir, elle est libre (^). » Le libre arbitre s'exerce à plus forte raison sur les moyens "ïïe réalisêr èn nous le bonheur. La vie sera heureuse si elle est droite et elle sera droite si les moyens élus pour nous procurer le bonheur sont bons et tendent à l'éternité, elle sera malheureuse et mauvaise si les moyens vont vers les biens égoïstes et passagers (-). Le libre arbitre peut-il^ f par ses propres forces, atteindre à la vie pleinement < heureuse promise aux élus? C'est la question que se j pose maintenant S. Augustin.

Pelage définissait le libre arbitre : « Un pouvoir' égal de se porter au bien ou au mal, une indiiïérence ou un équilibre de la volonté entre l'un et l'autre (^). » Les semipélagiens en avaient la même notion. Julien, ! disciple de Pelage, disait aussi : « Le libre arbitre n'est 1 autre chose que la possibilité de pécher ou de ne pas ] pécher (*).)) S. Augustin rejette toutes ces définitionsr Dieu est essentiellement libre et il n'est pourtant pas indifférent au bien et au mal, il est au contraii'e porté infailliblement au bien. La liberté, telle que l'entendent Pelage et Julien, n'est qu'un degré inférieur de la liberté, une lihertas minor, qui consiste à pouvoir ne pas pécher; il y a un degré supérieur de la liberté, une lihertas major, qui consiste à ne pouvoir pas pécher. Cette liberté est l'apanage de Dieu f).

Mais au-dessous de ces deux degrés de liberté il s'en trouve encore un troisième, c'est celui où la volonté ne

{}) Voluntas igitur nostra nec voluutas esset, iiisi esset in nostra potestate. Porro, quia est in nostra potestate, libéra est nobis. — Ihid., III, 3. (2) Ibid., II, 19.

(•^) Bergier, Diction. tJiéolog., art. Pélagianisme. (*) Op. imper f. cont. Julian., VI, H. (^) Ibid., VI, 19. — Cf. De Conrpt. et Gmt., XII.

Page 1