‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 40 sur 193 · LK LIBIIE ARBITRE APRÈS LA CHUTE · texte numérisé non relu

LK LIBIIE ARBITRE APRÈS LA CHUTE

j)eul i)as ne pas pécher. S. Augustin emploie doûc le terme libre arbitre pour désigner trois états l)ien dilleients : !•» celui où la volonté se décide infoilliblement pour le bien; 2° celui où la volonté peut se décider tantôt pour le bien, tantôt pour le mal; 3° celui dans lequel la volonté se décide infailliblement pour le mal. Le plus libre de ces trois états est évidemment le premier, le dernier est celui qui l'est le moins. On voit combien Leibnitz a eu raison de dire qu' « Augustin a pris les mots de liberté, de nécessité, de possibilité, d'impossibilité dans un tout autre sens que" celui qui est Têçu dans les écoles » (^).

Quel est, de ces trois états, celui que possède l'homme? C'est le troisième. Dieu seul possède le premier. Adam, avant sa chute, possédait le second, mais la faute première a fait perdre à l'humanité le pouvoir qu'elle avait de se décider pour le bien ou pour le mal, le libre arbitre . blessé a été désormais incliné vers le mal et, ^ selon l'énergique formule d'Augustin, U'homme «par le ^ mauvais vouloir a perdu le bon pouvoir» (^).

\ Dans cet état d'innocence heureuse qui précéda la 1 chute, au moment où il venait de sortir de la source infinie de l'être, Adam pouvait s'élever de lui-même au bien, aimer et vouloir l'éternel et l'incorruptible; mais lorsque, par sa libre faute, il eut abaissé son âme, son intelligence n'eut plus la force de se rappeler le divin que comme un pâle et lointain fantôme ; la concupiscence irritée et rendue plus forte par une première satisfaction ne lui permit plus d'avoir aucun désir désintéressé, il ne put aimer que lui-même et les autres choses périssables. Avant la chute, la vue claire du bien éternel pouvait le ravir à lui-même, lui faire accomplir des actes qui n'avaient pour but que rétei'nelle bonté; mais, après la chute, il lui fut impossible de rien faire qui revêtît une forme d'éternité, toutes ses actions, toutes ses pensées, tous ses désirs étaient entachés d'un égoïsme irrémédiable. Or, il

(^) Ah Augustino vocubula libertatis, necessitatis, possibilitatis, iinpossibilitatis, longé alio sensu sumi, quam in scholis est receptus. — Epist. ad des Bosses, Dutens, t. II, 1» pars., p. 279.

(^) Per nialum velle perdidit bonum posse. — Senn., XXX, 2. — Cf. De Con-ept. el Gmt., X, et passim.

n'y a d'absolument bon que ce qui est fait en vue du bien éternel, tout le reste est petit, mesquin et vraiment mauvais. Si élevé, si raisonnable que paraisse un motif humain, il est vraiment un néant par rapport au seul motif véritable, au bien éternel, une déraison par rapport à la raison absolue. On voit dès lors en quel sens Augustin a pu dire que les vertus des païens étaient des péchés, mais des péchés brillants et spendides, splendida lieccata (i).

Enfants d'Adam, nous avons hérité de sa nature, de sa faute et de son malheur. Nous sommes libres vis-à-vis de la justice, mais nous sommes esclaves du péché (^). Nous ne pouvons rien faire pour le bien surnaturel, ni le désirer, ni le vouloir, ni même prier Dieu qu'il nous envoie sa grâce. Par nous-mêmes nous ne pouvons rien faire de parfaitement bon, nous ne sommes libres que pour mal faire (^). Mais on aura, croyons-nous, la vraie pensée d'Augustin si on prend ses paroles, non au pied de la lettre, mais dans le sens qui résulte de tout ce que nous venons de dire. L'homme ne peut que mal faire : cela veut-il dire que l'homme soit déterminé dans le choix de toutes ses actions et qu'il choisisse nécessairement le pire, comme le dieu de Leibnitz choisit nécessairement le meilleur? Cela veut-il dire que Régulus, par exemple, ne fût pas libre de choisir entre rester à Rome ou retourner à Garthage? Évidemment non. Régulus pouvait à son gré préférer l'horreur d'une mort cruelle jointe à la gloire de tenir son serment, ou la douceur de la vie à Rome avec le déshonneur de sa parole trahie; mais ce qu'il ne pouvait pas, sans la grâce de Dieu, c'était s'élever à cette hauteur où il aurait obéi au devoir par devoir, par amour de l'immuable et de l'éternel. H pouvait choisir entre des biens passagers et se décider pour l'un deux, mais ces biens ne sont des biens qu'au regard de l'humaine faiblesse; aux yeux du chrétien, ce sont de vrais maux. Qu'est-ce que l'amour de la gloire? L'amour d'une fumée vaine, amour coupable, par conséquent, puisqu'il tient dans le

(1) Cf. Molina.— jDe Lib.Arb. et Gmt. concord., q. 14, art. 3. Disp. 6, p. 27.

(2) De Corrept. et G rat., I, et passim. (^) De Grat. christ., XXV, et passJwi.

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