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LE LIBRE ARBITRE ET LA GRACE

cœur de l'homme la place de l'amour que nous devons à Dieu. Les actions inspirées par les amours qui paraissent les plus nobles, amour de la famille, de la patrie, de l'humanité même, sont véritablement des fautes si celui qui les accomplit prend pour but de ses actions la créature à la place du créateur. C'est l'inférieur qui usurpe la place du supérieur, c'est un désordre et tout désordre est une faute. « Les enfants d'Adam ont donc le libre arbitre, libre, dis-je, et non délivré; libre vis-à-vis de la justice, mais esclave du péché; c'est par lui qu'ils se roulent à travers les diverses passions mauvaises, les uns plus, les autres moins; mais tous sont mauvais et doivent être punis de divers supplices à cause de la diversité même de leurs fautes (^). » Le volontaire subsiste donc dans la nature humaine déchue et même le libre arbitre. Si l'on disait qu'il résulte de la doctrine d'Augustin que l'homme doit nécessairement faire le pîre, on ii^ait plus loin qu'il n'est allé et on dépasserait sa pensée. Il a seulement soutenu que, livrés à nos propres forces, nous ne pouvons rien pour le bien et que nous sommes tous pécheurs. Il nous semble bien qu'il y a entre Néron et Thraséas une distance immense, c'est que nous voyons avec les yeux de la chair. Ils ont une valeur différente quand on les compare l'un à l'autre, mais quand on les compare tous les deux au véritable juste, ils en sont à une telle distance que leurs différences semblent disparaître. Quelle différence y a-t-il entre un fleuve et un ruisseau si on les compare au majestueux Océan? — Mais ces différences subsistent aux yeux de Dieu et c'est sur elles que s'appuiera la justice pour rendre à chacun selon ses œuvres : pro ipsa diversitate diversis suppliciis judicandi (^).

L'homme déchu est donc dans un misérable état de servitude vis-à-vis du péché. Mais la bonté de Dieu

(1) Arbitriiim, inqiiam, liberum, sed non iiberatum; liberum justitise, peccati autem servum, qno volvuntur per diversas noxias cupiditates, alii magis, alii minus, sed omnes mali, et pro ipsa diversitate diversis siippliciis judicandi. ~ De Covvept. ei Gmt., XIII. —Cf. C. Julian., IV, 3.

(2) Ce sont ces distinctions qu'ont précisées les théologiens postérieurs, quand ils ont dit : Après la chute, l'homme peut, sans la grâce, faire des actions moralement, mais non surnaturelle ment bonnes. — Voy. p. 91, note 2.

remédie à ce malheur et sa grâce rétablit le libre arbitre dans l'état où il était avant la chute. « C'est ainsi que l'on défend la liberté de la volonté, non contre la grâce, mais selon la grâce. En elîet, la volonté humaine n'acquiert point la grâce par la liberté, mais plutôt la liberté par la grâce ('). » En l'absence du secours divin, nous ne pouvions que mal faire et le serf arbitre semblait être le fond de notre volonté (-). Mais quand Dieu nous aide, nous pouvons de nouveau, comme Adam, choisir entre le bien et le mal, obéir à la grâce ou lui résister. C'est alors que l'homme est véritablement libre. Les différents moments dont se compose alors la volition sont très clairement marqués par S. Augustin. Il distingue : 1» une préparation de la volonté par la grâce; 2" un désir delà volonté; 3'' l'accomplissement de la volonté {^). Ainsi la grâce, loin de détruire dans l'homme le libre arbitre, est au contraire la condition sans laquelle le libre arbitre ne saurait exister dans sa plénitude (^).

Suit-il de là qu'en dehors du secours divin S. Augustin n'ait attribué à l'homme aucun pouvoir? A-t-il considéré Thomme comme une matière absolument passive que la grâce divine pétrit comme Dieu l'entend? Mais la grâce même prouve que nous avons quelque pouvoir, car elle est un secours divin et « celui-là seul peut être aidé qui s'efforce spontanément. Car Dieu n'opère pas en nous notre salut comme en des pierres privées de sentiment ou dans les choses dans lesquelles il n'a pas établi la raison et la volonté (^) » . Et ailleurs : « Celui-là seul est aidé qui agit lui-même (^) » . Nous sommes agis,

0) Eoce quemademodum, seciindum gratiam Dei, non contra eam, libertas defenditur voluntatis. Voluntas quippe humana non libertate consequitur gratiam, sed gratia potius libertatem. — De Corrept. et Gvat., VIII.

O Enchirïd., II, 30. — C. Julkm., II, 8.

(•') Quam justitiam necvelle aliquis potest, nisi paretur voluntas à Domino, ut ad peificiendam justitiam prœcedat desiderium voluntatis, et paulatim effectus potestatis accédât. — Op. imper f. cont. JuUan., VI, 11.

(*) Rétractât., I, 26. — Epist., CLXXV, CCXVII eipassirn.

(5) Nec adjuvari potest, nisi C^ui etiam aliquid sponte conatur. Quia non sicut in lapidibus insensatis, aut sicut in eis in quorum natura rationem voluntatemque non'condidit, salutem nostramDeus operatur in woh\s.—De Peccator. merit. et remiss., II, 5.

(^)Nec adjuvatur, nisi quiet ipse aliquid agit. — DePerfect. jiist. hom.,\X.

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