LE LIHIU': ARBITRE ET LA GRACE. J
sans doute, comme dira plus tard Malebranche, mais nous agissons en même temps ('). « Dieu nous guérit, mais il ne nous guérit pas malgré nous (■
L'homme a donc cjiielque pouvoir^bien qu'il ne puisse seul parvenir à bien faire; il peut consentir ou s'opposer . à l'action divine, favoriser la grâce ou lui résister (^)- m Mais cette puissance, toute positive qu'elle soit au point! \ de vue psychologique, ne possède pas la bonté essentielle \j qui fait les élus. La.volonté humaine est essentiellement [ viciée dans sa source et ne peut rien produire de bon, elle ne peutTnêmë pas prêter à la grâce un secours, k elïectif. Telle est la doctrine constante de S. Augustin. I u Cette doctrine n'est-elle pas en opposition avec celle que [ " nous venons d'exposer et devons-nous voir ici une de ces contradictions que certains auteurs se sont plu à relever dans les ouvrages d'Augustin? Nous ne le croyons pas. C'est Dieu sans doute qui, selon l'expression de l'Apôtre, opère en nous le vouloir et le parfaire. Ce sont ses propres mérites que Dieu couronne en nous et la vie éternelle ne nous est pas due comme une récompense légitime ; elle est une grâce pour une grâce, dit l'Évangile. Mais cette opération de Dieu nous enlève-t-elle tout pouvoir? Il ne le semble pas. Nous résistons toujours à la grâce, il faut que Dieu triomphe de nos résistances, mais nous pouvons toujours lui résister plus ou moins. Lui résister moins, c'est accepter la grâce autant qu'il est en nous, c'est travailler à nous soumettre et coopérer avec elle. Notre action n'est donc pas nulle, quoique seule elle ne soit pas méritoire, et il faut que nous coopérions à la grâce divine pour mériter. Notre action n'est pas une condition suffisante du mérite, mais elle '^Tf'^ëst unG condition nécessaire. Nous pouvons nous trtîaïïSonner à la grâce, comme un enfant aux soins de sa mère, ne résister que par notre lourdeur naturelle; ne pas résister ainsi est-ce absolument ne rien faire? C'est ne rien faire sans doute, puisque nous ne faisons rien;
O Dicit mihi aliquis : Ergo agimur, non agimiis. Respondeo, Imo et agis, et ageris. — Serm., CCLVII, 2.
(-) Non sanat invitum. — En. in Psalm. Cil. (') Consentire vel dissentire propriœ voluntutis est.— De Spir. et Ult., XXX IV.
mais c'est aussi faire quelque chose, puisque c'est nous détourner de nous-mêmes autant que possible, sans cependant que nous puissions complètement nous tourner vers Dieu.
S. Augustin a, croyons-nous, eu ces deux opinions qu'il est bien difficile d'énoncer sans qu'elles paraissent se contredire, qui cependant ne se contredisent pas. C'est ce qu'il reconnaissait lui-même quand il écrivait à Valentin et à ses moines : « La pure foi catholique ne nie pas la puissance du libre arbitre, soit pour rendre la vie bonne, soit pour la rendre mauvaise; elle ne lui accorde pas non plus tant de force qu'il puisse quelque chose sans la grâce de Dieu ('^). » Et ailleurs : « Cette question où l'on disserte sur l'arbitre de la volonté et sur la grâce ■ divine est si difficile à résoudre que, lorsqu'on défend le \ libre arbitre, il semble qu'on nie la grâce de Dieu, et quand on affirme la grâce de Dieu, il semble qu'on enlève le libre arbitre {^). »
La grâce divine n'enlève donc pas le libre arbitre, elle coopère avec lui d'une façon mystérieuse, mais elle ne nous détermine pas malgré nous. La considération de la prescience divine soulève une autre objection. Dieu connaît les actions des hommes; bien plus, il appelle luimême les hommes au salut et parmi eux il en choisit un petit nombre qu'il prédestine seuls au bonheur futur d'après la parole évangéhque: Multi vocati, pauci vero electi. Le monde est ordonné avec un art admirable, Dieu a de toute éternité conçu le plan de cet ordre et rien de ce qui doit arriver ne lui est caché. Comment le libre arbitre peut-il encore s'y maintenir?
S. Augustin déclare que la libre volonté fait elle-même partie du plan divin, mais il croit évidemment que l'ambiguïté de ses actes ne crée pas une ambiguïté réelle qui enlèverait à Dieu la connaissance de l'avenir. Il est
(*) Quœ (fides sana catholica) neque liberum arbitrium negat, sive in vitam malam, sive in bonam; neque tantum ei tribuit, ut sine gratia Dei valeat aliquid. — Ad Valent, et mon. Epist. post.
(2) Ista quœstio, ubi de arbitrio voluntatis et Dei gratia disputatur, ita est ad discernendum difficilis, ut quando defenditur libcium arbitrium, negari Dei gratia videatur, quando autem asseritur gratia, liberum arbitrium putetur auferri. — De Gmt. christ., XLVIt.