OVERELI.E DU PUR AMOUR
fidèle et de pleine volonté et de toutes les forces de l'àme à la grâce de chaque moment. Tout ce qu'on pourrait ajouter à cette coopération bien prise dans toute son étendue, ne serait qu'un zèle indiscret et précipité, qu'un elfort empressé et inquiet d'une âme intéressée pour elle-même » (*). Cette coopération est proprement un état passif où l'àme, comme une plume bien sèche et bien légère, est emportée sans résistance par le moindre souffle de Dieu. « Cette àme n'a aucune forme propre, et elle a également toutes celles que la grâce lui donne. Il ne lui reste rien, et tout s'efface comme dans l'eau, dès que Dieu veut faire des impressions nouvelles (-)... L'àme paisible, et également souple à toutes les impulsions les plus délicates de la grâce, est comme un globe sur un plan qui n'a plus de situation propre et naturelle. Il va également en tous sens, et la plus insensible impulsion suffit pour le mouvoir (^). » L'àme, arrivée à ce deinier état, est véritablement morte à elle-même (^) et transformée. Elle peut sans doute perdre cette perfection et elle peut pécher encore (^), mais elle est arrivée à un état habituel où elle fait toutes ses actions en présence de Dieu et pour l'amour de lui. « L'oraison qui consiste dans le rapport à Dieu de toutes nos actions délibérées peut même être perpétuelle en un sens, c'est-àdire qu'elle peut durer autant que nos actions délibérées. En ce cas, elle n'est interrompue que par le sommeil et les autres défaillances de la nature qui font cesser tout acte libre et méritoire (6). »
Fénelon faisait ainsi consister la suprême perfection dans le renoncement absolu de l'homme à lui-même et dans l'anéantissement de la volonté. Bossuet, mis directement en cause dans la préface des Maximes des Saints et dans la lettre de Fénelon à Innocent XII, dut marquer l'éloignement où il était de pareilles opinions. Il lui
(•)76ic?., ait. XI, V.
^2) Ibid., art. XXX, V.
(3) Ibid., art. XXXV, V.
{^y Ibid.. art. XXXIV, V.
{^) Ibid., art. XXXVII, V. («) Ibïd., art. XXV. V.
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paraissait, d'une part, que le renoncement absolu était impossible à l'homme et que priver la volonté d'un motif où elle se plût était véritalDlement la détruire (') ; il voyait, de l'autre, dans la suppression volontaire de la volonté, en dehors de l'impossibilité pratique, le danger de placer la perfection dans un assentiment passif où Tàme ne serait plus capable de distinguer les impulsions divines de celles du tentateur [-). Sa ferme raison comprenait en outre qu'à élever la perfection jusqu'à des hauteurs inaccessibles, on courait le danger de décourager les âmes en leur enlevant toute espérance et tout ressort {^). C'était la cause du bon sens que plaidait Bossuet, en plaidant celle de l'orthodoxie; c'était aussi la cause du libre arbitre et de la morale. On sait qu'Innocent XII déclara contraires à la foi catholique les doctrines de Fénelon, au temps même où Leibnitz définissait ainsi l'amour : Amare est gauclere felicitate aliéna. Aucun amour n'existe par suite sans une joie intérieure propre à celui qui aime, et un amour absolument désintéressé est une contradiction. Aussi Kant et les moralistes qui voudront plus tard reprendre l'utopie de Fénelon éHmineront-ils l'amour du pur accomplissement du devoir, comme encore entaché d'égoïsme et d'intérêt.
De cette longue étude, il résulte que si les ordres de Dieu rapportés dans l'Écriture supposent dans l'homme un hbre pouvoir, si des textes formels des hvres juifs, de l'Évangile ou des Épîtres canoniques admettent expressément le pouvoir humain, d'autres textes enseignent à l'homme sa faiblesse et la puissance de Dieu. Trois sortes d'opinions ont dû par conséquent se partager la théologie chrétienne : ou on a cru à la puissance de l'homme et on a négligé les textes qui établissent sa faiblesse et le besoin qu'il a du secours divin, c'est l'opinion des pélagiens, des semipélagiens et plus tard des arminiens; ou bien on a cru à la puissance de Dieu et on a annulé la liberté de l'homme, c'est l'opinion des luthériens, des calvinistes,
(1) Scholu in tuto, q. II, art. 3.
(5) Vo.y. Mystici in tuto, l^ pars, art. II, c. 4. — Préface sur Vlnstr. past. de M. de Cambrai, sect. V, conclusion.
(^) Premier écrit sur les Maximes des Saints, III. 17.