‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 59 sur 193 · ORIGINALITÉ DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

ORIGINALITÉ DU CHRISTIANISME

des jansénistes; ou enfin on a voulu mainlenir tous les textes et concilier les deux opinions, c'est la position catholique. On peut essayer par divers moyens de concilier deux opinions qui paraissent s'opposer, l'Église reste neutre sur ce point; pourvu qu'on tienne les deux bouts de la chaîne, qu'on croie à la grâce, à la providence, en môme temps qu'au libre arbitre, elle ne s'inquiète pas de la solution que l'on propose aux difficultés ('). Le passage célèbre de Bossuet est l'expression très exacte de cette doctrine. C'est la logique pure qui a trompé et les pélagiens et les calvinistes; de ce que l'homme est libre, les premiers ont conclu qu'il l'était absolument et toujours; de ce que l'homme est faible et Dieu toutpuissant, les seconds ont conclu que la faiblesse de l'homme était impuissance et son inclination une pure nécessité. S. Augustin, S. Thomas, tous les grands docteurs catholiques repoussent cette logique trop simple et intransigeante. Ils croient que les données du problème sont trop au-dessus de nous pour que notre logique humaine s'y puisse appliquer en toute assurance et ils admettent qu'il existe au fond de l'absolu un mystérieux inconnu où peuvent se concilier les apparentes antinomies.

Dans son ensemble, le christianisme est donc plus favorable que le paganisme à la liberté morale. La plupart des théologiens croient que le stoïcisme est réfuté et adoptent l'opinion des péripatéticiens, ils prennent pour accordé que l'homme peut choisir entre deux actions quelconques; selon leur formule même, l'homme possède une liberté d'indifférence. Entre deux actions indifférentes l'homme peut choisir celle qu'il veut, mais en est-il de même entre deux actions dont l'une est bonne et l'autre mauvaise?

Au premier abord, il semble, en effet, que la question du libre arbitre est double : il faut d'abord savoir, semblet-il, si l'homme peut choisir entre deux actions quelconques, égales entre elles en bien ou en mal, rompre à son gré la chaîne des événements; puis, si cette première

(1) Vov. Ilettin^er, Apologie du Chnstianisme. trad. franc., U^ édit., t. IV, p. 140. "

question est résolue affirmativement, on doit examiner si l'homme peut choisir librement entre deux actions dont l'une serait moralement bonne et l'autre moralement mauvaise. C'est la première question qu'ont discutée depuis Aristote tous les philosophes du paganisme; c'est la seconde qu'ont agitée les docteurs chrétiens. La plupart même parmi eux, et en particulier la pure orthodoxie catholique, regardent comme établi que l'homme peut à son gré bien faire ou mal faire moralement; ils se contentent de se demander si l'homme a une puissance complète sur son intention de manière à l'élever, s'il le veut, par sa force propre, jusqu'à préférer les joies éternelles aux joies terrestres, jusqu'à subordonner les fins humaines et naturelles que la raison peut découvrir, aux fins surnaturelles et divines que la foi seule peut révéler. A cette dernière question ils répondent négativement et ils admettent la nécessité de la grâce afin que l'homme puisse produire des œuvres méritoires pour le salut. Dieu donc opère en l'homme et l'homme ne peut que coopérer avec lui. Mais comment la volonté humaine peut-elle n'être pas complètement annulée par l'assistance divine? Comment encore la prescience et la providence de Dieu peuvent-elles s'accorder avec l'indétermination des actes humains? Tels sont les redoutables problèmes qui se sont imposés aux théologiens.

On remarquera que ces problèmes ne diffèrent pas en apparence de ceux qui s'imposaient aux philosophes païens. Ceux-ci se demandaient aussi comment le pouvoir personnel de l'homme pouvait s'accorder avec la providence immuable qui réglait le cours des destins. Mais si la théologie chrétienne croit à une providence divine qui s'étend à tout, aux fis de la vallée aussi bien qu'aux oiseaux des champs, elle ne fait pas consister l'essence de cette providence dans une immutabilité absolue. Le Dieu du christianisme n'est pas surtout loi et raison comme le Zeus du paganisme, il est avant tout amour et bonté. Or, l'amour a des voies profondes et mystérieuses; tandis que la raison opère d'une façon constante et, pour ainsi dire, mathématique, l'amour se fait tout à tous, et, sans changer jamais dans sa

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pure essence, présente cependant une variété infinie d'aspects. Pour tout dire d'un mot, si la raison est nécessaire, la liberté est l'essentiel attribut de l'amour. La providence chrétienne est libre, aussi agit-elle dans le monde d'une façon miraculeuse qui « réchauffe ce qui est froid, arrose ce qui est aride et guérit ce qui est blessé » (*). Le gouvernement du monde par la providence est un gouvernement hbre et n'est pas astreint à des lois rigoureusement immua})les. Par suite, les perturbations que le libre arbitre humain peut introduire dans le monde scandalisent moins les docteurs chrétiens qu'elles ne faisaient les philosophes païens. Le monde n'est pas enfermé dans le cercle inllexible d'une régularité géométrique. Un ferment de liberté agite toutes choses et accomplit les œuvres de l'amour divin. C'est librement que Dieu a créé le monde, c'est librement qu'après la chute il a racheté l'iiomme par le don de son propie Fils, c'est librement qu'il le soutient par sa grâce, librement qu'il le relève par la pénitence quand il est tombé, librement qu'il lui ouvre après sa mort les portes du Pai'adis. La vie chrétienne est une suite ininterrompue de phénomènes miraculeux qui ne peuvent s'expliquer que par la liberté de l'amour divin. Chez tous les docteurs, même les plus intellectualistes en apparence, chez S. Augustin et S. Thomas, aussi bien que chez S. Bonaventure et Duns Scot, vous retrouverez ces doctrines de liberté.

Le problème s'est donc simplifié, semble-t-il, chez les chrétiens. Il semble moins difficile d'admettre l'accord d'une providence attentive, aimante et libre avec les actes libres de l'homme, que d'un destin immuable avec ces actes changeants. La difficulté est alors de concilier en Dieu la raison et la liberté. C'est dans la notion de l'amour, plus intelligible au cœur qu'à la raison pure, que le christianisme a cherché et trouvé cette conciliation.

Ainsi la théologie chrétienne a légué au monde moderne ces deux grandes idées de la liberté et

(/; Proso de la Pentecôte.

de l'amour. La philosophie abstraite et purement rationnelle va maintenant analyser ces notions. Ne s'y appliquant qu'avec la raison spéculative, elle fera sans doute évanouir tout ce qui en elles échappe à l'analyse et à la démonstration. Les raisons que seul le cœur peut connaître se dissiperont peut-être sous cette touche trop rude comme la poussière des ailes du papillon sous des doigts grossiers. L'amour de Dieu ne sera plus compris, et Dieu même semblera se retirer des préoccupations de la pensée. Mais le libre arbitre n'en sera pas plus assuré. 11 surgira des difficultés nouvelles, de nouveaux problèmes se poseront. L'œuvre de la philosophie moderne sera de dégager leur formule.

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