CHAPITRE I
Descartes
Dcscarics, initiateur de la pliilosophie moderne. — La Méthode commence par un acte do volonté. — Doul)lc tendance de sa philosophie. — Ne traite du libre arbitre que par occasion. — Le libre arbitre d'après la 1V« Mêdilalion. — Double sens du mot liberté.
— Liberté d'indillércnce. — Sens de cette expression pour Descartes.— La liberté et le bien. — Omnis peccans est iguoram.— L'erreur vient de la liberté. — Diallèle apparent.
— Distinction entre la théorie et la pratique, entre l'ignorance et l'erreur. — Dieu et le libre arbitre. — Essai de conciliation. — La prescience. — L'âme peut-elle diriger le mouvement? — La création continuée achève de ruiner le libre arbitre.
Descartes est l'initiateur de la philosophie moderne. C'est lui qui a donné la formule même de cette philosophie dans la première règle du Discours de la méthode : Ne recevoir pour vrai que ce qui nous paraîtra évidemment être tel. Juger d'après la lumière intérieure de la raison et non d'après les lueurs extérieures d'une autorité quelconque, c'est bien là le fond de la philosophie moderne, le principe de liberté qui la guide. Ce principe, opposé à tout groupement en écoles, a bien engendré quelque anarchie intellectuelle et les fortes écoles philosophiques dont s'enorgueilhssait le paganisme nous font peut-être défaut, mais il a excité les esprits et suscité de belles recherches particulières, c'est une compensation.
Descartes se sert de la liberté pour rejeter hors de sa créance tout ce en quoi il peut imaginer quelque raison de douter. Croit-il donc au libre arbitre? C'est par un acte de volonté qu'il fonde sa méthode, qu'il place le doute au début de la spéculaUoii.phitosophique. Recou-
naîlra-t-il que cette volonté est libre ? Il semble qivil le devrait, sui^tout si l'on remaïque que c'est la volonté qu'il rend responsable de l'ei'reur. L'erreur ne lui apparaît pas comme une nécessité de rintelligence, mais plutôt comme une faute de la volonté. Dans les Principes, dans les Lettres, il afdrme fortement la puissance de la volonté, qui est de sa nature infinie et « semble nous exempter d'être sujets de Dieu » (^). Mais d'un autre côté, l'intellectualisme, qui fait le fond de sa philosophie, devait amener Descartes à ne vouloir rien laisser d'inexpliqué dans le monde des âmes comme dans le monde des corps, et par conséquent le poussait à restreindre de plus en plus la puissance qu'il attribuait d'abord au libre arbitre. Il est à remarquer, d'ailleurs, que, dans ses ouvrages de longue haleine, il ne traite jamais du libre arbitre que par occasion. Dans la ivc Méditation, dans les Principes, il ne cherche nullement à faire une théorie de la liberté de l'homme, mais une théorie de l'erreur qu'il explique à l'aide de cette liberté. Ce n'est que plus tard que ses correspondants l'amenèrent à donner dans ses Lettres quelques éclaircissements sur les passages de la iv® Méditation et des Principes, qui parlent du libre arbitre. Il n'est donc pas étonnant de trouver dans Descartes, sur cette question, des doctrines peu cohérentes.
Dans la iv® Méditation, Descartes nous donne d'abord une très haute idée de la liberté du franc arbitre. « Il n'^y a que la volonté seule, dit-il, ou la seule liberté du fraiic arbitre que j'expérimente en moi être si grande que je ne conçois point l'idée d'aucune autre plus ample et plus étendue; en sorte que c'est elle principalement qiîî me fait connaître que je porte en moi l'image et la ressemblance de Dieu. Car encore qu'elle soit incompiirablement plus grande en Dieu que dans moi, soit à raison de la connaissance et de la puissance..., soit à raison de l'objet..., elle ne me semble pas toutefois plus grande si je la considère formellement et précisément en elle-même. Car elle consiste seulement en ce que nous
(1) Lettres à Elisabeth, éd. Garnier, t. III, p. 176.
LA IV'^ MÉIHTATIOX. K)l
pouvons faire une même chose ou ne ki Taire j)as, c''ésRi-dirë""aniriner ou nier, poui^suivre ou liiii- une nièine chose »|('). On voit que Descartes at(rjl)ue ici au lilirc arhiire une grandeui' véi'itahlement a])S()hie, puis(jue, « à le considérer formellement, » il est aussi grand en l'homme qu'en Dieu; et ce formel du libre arbitre consiste dans ce que les scolastiques appelaient la liberté de contradiction. Mais Descaries va atténuer la force de cette première définition en continuant : i^Ou })hit()t elle cunsisle soulenicnt en ce que, pour affu'mer ou nier, poursuivi'e et fuir les choses c[ue l'entendement nous propose, nous agissons de telle sorte que nous ne sentons point ({u'aucune force nous y contraigne (-). ))|1 restreint ici le libre ai'bitre à l'absence de contiainte, ou — ce qui est la môme chose pour lui — au sentiment de cette absence de contrainte. L'entendement propose la chose à fuir ou à rechei'cher, la volonté se décide sans se sentir contrainte dans son choix, mais non sans éprouver une inclination plus grande pour un côté que pour l'autre. « Car, continue 'Descartes, afin que je sois libre, il n'est pas n^çg^^^^^j^-e (|ne je sois indifférent à choisir Tun ou l'autre des dQUX contraires; mais plutôt d'autant plus que je penche ve]^s l'un, soit que je connaisse évidemment que le bien et Je vrai s'y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi Tintérieur de ma pensée, d'autant plus librement j'en fais choix et l'embrasse, et, certes, la grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin de diminuer ma liberté, l'augmentent plutôt et la fortifient; de façon que cette indilTérence que je sens lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d'aucune raison est le plus bas degré de la liberté et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance qu'une perfection dans la volonté : car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire, et ainsi je serais entièrement libre sans
jamais être indilïérent (^). »
Et plus bas : « D'une grande
(1) IVe Médit., 11° 7, t. I, p. 140.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
clarté qui était en mon entendement a suivi une grande inclination en ma volonté, et je me suis porté à croire avec d'autant plus de liberté, que je me suis trouvé avec jïijoins d'indiiïerence ('). »
11 est clair que le mot liberté est pris dans ce passage en deux sens différents : dans la première partie il signifie le pouvoir de se décider entre deux contradictoires : « faire ou ne pas faire, affirmer ou nier, poursuivre ou fuir » ; dans la seconde, il veut dire le pouvoir de se conformer à sa vraie nature, de faire le meilleur, d'affirmer le vrai, de fuir le mal. La liberté, dans le premier sens, ressemble au poids qui fait pencher indifféremment un des deux plateaux d'une balance; dans le second sens, elle ressemble, au contraire, au plateau qui penche sous le poids le plus fort, et qui se conforme ainsi à sa nature de plateau d'une balance juste. — Quoi qu'il en soit, le but de Descartes, en écrivant ces lignes, est évidemment de se distinguer des théologiens qui, tous, admettaient que l'indifférence constituait le fond de la liberté. .11 est vrai que c^faTt chez eux une opinion verbale plus qu'une opinion réelle. Aucun d'eux n'admettait, nous l'avons vu, que nous pussions jamais être dans une indifférence d'équilibre entre le bien et le mal, entre le vice et la vertu. Aimant le bien par nature, la corruption de cette même nature nous fait prendre ensuite le bien pour le mal ; nous napouvons donc jamais être indifférents quand les aatians que nous avons à faire ou à éviter sont moj^alement bonnes ou moralement mauvaises. Mais, s'il y a des actes indifférents entre le bien et le mal et que nous nous décidions à l'un des deux, on verra bien par là que notre libre arbitre réside dans le choix qui appelle à l'acte un des deux possibles indifférents. C'est pour cela que les théologiens prenaient pour types, comme Bossuet dans le Traité du libre arbitre^ deux actions indifférentes par rapport au bien et au mal moral, au vice ou à la vertu, comme lever le bras ou ne pas le lever. Leur tort consistait à ne pas remarquer que, bien qu'il puisse y avoir des actions indifférentes par rapport au vice et à la
{')Ihid., 11° 10, t. I, p. 141.