‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 62 sur 193 · C-) Ihic · texte numérisé non relu

C-) Ihic

(3) U)i(/., p. lt>r..

abstenant de nous prononcer; le doute est toujours possible dans la tbéoiie, mais dans la praticjue l'abstention ne l'est pas toujoui's. Ne pas agir souvent, c'est encore agir; il l'aut alors se décider avant de savoir évidemment, [.'évidence et les raisons intérieures faisant défaut, il faudra se décider, d'après l'autorité extérieure, à appliquer les règles de la morale provisoire. Faute de savoir où est la raison, on suivra la coutume, ou on se soumettra à l'ordre du monde, ou même on suivra jusqu'au bout les errements antérieurs ('). Mais tout cela est œuvre de volonté. C'est la volonté qui arrête l'examen et rompt l'indétermination du doute en face des nécessités de la pratique. On se décide pour un bien apparent parce qu'on ignore où est le vrai bien; on juge que le bien apparent est le véritable parce qu'on n'a pas voulu examiner avec assez de soin, c'est donc la volonté qui est la cause de l'erreur où on se trouve, et c'est bien cette erreur qui elle-même est la cause du pécbé. Mais ce qui a décidé la volonté, c'est la vue claire de la nécessité d'agir; agir était inévitable, il a donc fallu se décider et se décider selon des principes reconnus comme les meilleurs pour toutes les circonstances analogues. L'erreur n'est donc pas l'œuvre d'une volonté pervertie, elle n'est pas une faute ou un péché. C'est l'inlirmité de notre nature et les nécessités de la pratique qui ont causé l'erreur, et l'erreur a causé la faute. Au lieu de dire : l'erreur cause le péché et est elle-même un péché. Descartes dirait plutôt: l'erreur, quoique volontaire, est inévitable, et le mal qu'elle produit n'est pas un péché. Avec plus de force encore que ses maîtres scolastiques, il peut dire : Malum hahet causam déficientem et non efficientem.

Quand nous ne connaissons pas clairement où se trouve le vrai bien, nous obéissons à nos passions ou à notre corps. Implorant la clémence d'un prince en faveur d'un pauvre paysan de son voisinage « qui a eu le malheur d'en tuer un autre », Descartes l'excuse «pour ce que tous les mouvements de nos passions ne sont pas

(1) Disc, de Ja mélhode, IIIo part., t. I. p. 22. 23

toujours en notre pouvoir » (^). Il dit ailleurs : « 11 n'y a pei'sonne qui ne désire se rendre heureux, mais plusieuis n'en savent pas le moyen et souvent l'indisposition qui est dans le corps empêche que la volonté ne soit libre, comme il arrive aussi quand nous dormons (^). »

Ainsi, de deux choses Tune : ou nous connaissons clairement le bien, ou nous ne le connaissons pas; dans le premier cas, le bien nous ravit à lui et entraîne notre volonté, c'est alors surtout que nous sommes libres; dans le second cas, ou nous nous décidons sans raison entre deux partis indifférents, et « c'est le plus bas degré de la liberté », ou nous obéissons aux penchants du corps ou à nos passions, c'est-à-dire encore aux dispositions du corps, suivant la doctrine bien connue de Descartes. Dans cette dernière hypothèse, nous ne sommes plus que des esclaves et toute liberté a disparu. C'est dans le premiei' cas seulement que le libre arbitre existe véritablement, que l'honmie est indépendant des choses extérieui'es et ne dépend que de sa propre constitution. On conçoit donc que Descartes ait pu écrire : « Le libre arbitre est de soi la chose la plus noble qui puisse être en nous, d'autant qu'il nous rend en quelque façon pareils à Dieu. » Il ajoute même : « Et seml3le nous exempter de lui être sujets (^). » Mais cette apparence, Descartes est bien loin de l'admettre comme une réalité : « Toutes les raisons qui prouvent l'existence de Dieu, et qu'il est la cause première et immuable de tous les effets qui ne dépendent point du libi'e arbitre de l'homme, prouvent, ce me semble, en même façon, qu'il est aussi la cause de toutes les actions qui en dépendent. Cai' on ne saurait démontrer qu'il existe qu'en le considéi'ant comme un être souverainement parfait; et il ne seiait pas souverainement parlait s'il pouvait arriver quelque chose dans le monde qui ne vmt pas entièrement de lui.... La seule philosophie suflit pour connaître qu'il ne saurait entrer la moindre pensée en l'esprit d'un homme, que Dieu ne veuille et n'ait voulu de toute éternité qu'elle y entrât. Et la distinction

(i) T. IV, p. 121). (^) T. m, p. -187. • C) T. IIL p. 170.

de l'école entre les causes universelles et particulières n'a point ici de lieu : car ce qui fait que le soleil, par exemple, étant la cause universelle de toutes les fleurs, n'est pas cause pour cela que les tulipes dilTèrent des roses, c'est que leur production dépend aussi de quelques autres causes particulières qui ne lui sont point subordonnées ; mais Dieu est tellement la cause universelle de tout, qu'il en est en même façon la cause totale, et ainsi rien ne peut arriver sans sa volonté ('). »

Ce texte semble bien enlever à l'homme même la libre disposition de ses actions et transporter à Dieu toute la puissance de notre volonté. Nos actions ne dépendent plus seulement de notre constitution intérieure, elles dépendent encore des décrets divins. Si on s'étonne et qu'on prétende que le libre arbitre nous apparaît comme indépendant, Descartes répond : « Pour ce qui est du libre arbitre, je confesse qu'en ne pensant qu'à nousmêmes, nous ne pouvons ne le pas estimer indépendant; mais lorsque nous pensons à la puissance infinie de Dieu, nous ne pouvons ne pas croire que toutes choses dépendent de lui et par conséquent que notre libre arbitre n'en est pas exempt. Car il implique contradiction de dire que Dieu ait créé les hommes de telle nature que les actions de leur volonté ne dépendent point de la sienne, pour ce que c'est le même que si on disait que sa puissance est tout ensemble finie et infinie : finie, puisqu'il y a quelque chose qui n'en dépend point; et infinie, puisqu'il a pu créer cette chose indépendante. Mais comme la connaissance de l'existence de Dieu ne nous doit pas empêcher d'être assurés de notre libre arbitre, pour ce que nous l'expérimentons et le sentons en nous-mêmes, aussi celle de notre libre arbitre ne doit point faire douter de l'existence de Dieu; car l'indépendance que nous expérimentons et sentons en nous, et qui suffit pour rendre nos actions louables ou blâmables, n'est pas incompatible avec une dépendance qui est d'autre nature, selon laquelle toutes choses sont sujettes à Dieu {^). »

Et si nous demandons à Descartes de nous montrer

(») T. III, p. 203.

(2) T. III, p. 207. — Cf., t. III, p. 266.

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