DIEU ET LA VOLONTÉ
comment « l'indépendance que nous sentons en nous » peut se concilier « avec une dépendance qui est d'autre nature », il pi^endra un exemple classique des scolastiques, dont l'analogue se retrouve dans le livre d'Éi'asme contre Luther. « Si un roi qui a défendu les duels et qui sait ti'ès assurément que deux gentilshommes de son royaume demeurant en diverses villes sont en querelle, et tellement animés l'un contre l'autre que rien ne les saurait empêcher de se battre s'ils se rencontrent; si, dis-je, ce roi donne à l'un d'eux quelque commission pour aller à certain jour vers la ville où est l'autre, et qu'il donne aussi commission à cet autre pour aller au même jour vers le lieu où est le premier, il sait bien assurément qu'ils ne manqueront pas de se rencontrer et de se battre, et ainsi de contrevenir à sa défense, mais il ne les y contraint point pour cela, et la connaissance et même la volonté qu'il a eue de les y déterminer en cette façon, n'empêche pas que ce ne soit aussi volontairement et aussi librement qu'ils se battent lorsqu'ils viennent à se rencontrer, comme ils auraient fait s'il n'en avait rien su (^), et que ce fut par quelque occasion qu'ils se fussent rencontrés, et ils peuvent aussi justement être punis, pour ce qu'ils ont contrevenu à sa défense. Or, ce qu'un roi peut faire en cela touchant quelques actions de ses sujets, Dieu, qui a une prescience et une puissance infinie, le fait infailliblement touchant toutes celles des hommes; et avant qu'il nous ait envoyés en ce monde, il a su exactement quelles seraient les inclinations de notre volonté : c'est lui-même qui les a mises en nous, c'est lui aussi qui a disposé toutes les autres choses qui sont hors de nous, pour faire que tels et tels objets se présentassent à nos sens à tel ou tel temps, à l'occasion desquels il a su que notre libre arbitre nous déterminerait à telle ou telle chose, et il l'a ainsi voulu, mais il n'a pas voulu pour cela l'y contraindre. Et comme on peut distinguer en ca roi deux différents degrés de volonté, l'un par lequel il a voulu que ces gentilshommes se battissent, puisqu'il a fait qu'ils se rencontrassent, et l'autre par lequel il ne l'a pas voulu, puisqu'il a défendu les duels; ainsi les théologiens
(^) Garnier écrit : « sHïs n'en avaient rien su », ce qui est une faute évidente.
distinguent en Dieu une volonté absolue et indépendante, par laquelle il veut que toutes choses se fassent ainsi qu'elles se font, et une autre qui est relative, et qui se rapporte au mérite ou au démérite des hommes, par laquelle il veut qu'on obéisse à ses lois (i). »
Il n'est pas douteux que Descartes se fasse ici illusion. Les deux gentilshommes dont il parle sont vraiment déterminés à se battre, puisque le roi détermine leur rencontre et que, cette rencontre étant donnée, « rien ne les saurait empêcher de se battre ». Il est trop clair qu'ils ne jouissent d'aucune espèce de liberté. Cependant Descartes n'a pas cru que la prescience divine fût incompatible avec le libre arbitre; au contraire, une prescience humaine lui paraîtrait ne pouvoir s'accorder avec cette indépendance. « Si la prudence était maîtresse des événements, écrit-il à Elisabeth, je ne doute point que Votre Altesse ne vînt à bout de tout ce qu'elle voudrait entreprendre; mais il faudrait que tous les hommes fussent parfaitement sages, afm que sachant ce qu'ils doivent faire, on pût être assuré de ce qu'ils feront, ou bien il faudrait connaître particulièrement l'humeur de tous ceux avec lesquels on a quelque chose à démêler, et encore ne serait-ce pas assez à cause qu'ils ont outre cela leur libre arbitre, dont les événements ne sont connus que de Dieu seul(-). » On voit par ce texte que Descartes établit une différence entre la prescience de Dieu et celle de l'homme, sans s'expliquer autrement sur la nature de cette différence.
Ainsi, au déterminisme intellectualiste du début a succédé maintenant un déterminisme providentiel. Dieu veut tout ce qui se fait dans le monde et il y aurait contradiction à supposer que nous puissions faire quelque chose qu'il n'ait point voulu. Sa volonté est immuable, toutes nos pensées, toutes nos actions sont réglées d'avance; rien ne se crée, rien ne se perd dans le monde de la pensée, pas plus que dans le monde de l'étendue et du mouvement. On pourrait en outre se demander comment les pensées de l'àme peuvent être
O T. III, p. 208.