DIEU ET LA VOLONTÉ
libres, puisqu'il y a une correspondance constante entre les mouvements du corps et les pensées de l'àme et que c'est une maxime qui domine toute la physique cai'tésienne que « Dieu est la première cause du mouvement et qu'il en conserve toujours une égale quantité en l'univers » (^). Ainsi l'àme ne peut en aucune façon créer du mouvement dans le corps ; si elle pouvait quelque chose, ce ne serait que diriger le mouvement, et Descartes soutient en eiïet que « la détermination vers un côté ou vers un autre peut être changée sans qu'il y ait rien de changé au mouvement » (-). On s'est appuyé sur ces paroles pour soutenir qu'en faisant cette distinction, Descartes voulait ouvrir à l'action du libre arbitre une communication avec le monde des corps. Nous n'avons pu découvrir aucun texte qui nous autorise à croire que telle était véritablement sa pensée. Mais même en admettant cette opinion, on voit que la direction aussi bien que la quantité du mouvement reste dépendante des décrets divins, puisqu'elle dépend des pensées de l'àme, lesquelles demeurent entièrement soumises à ces décrets. Tout reste donc établi et déterminé dans la volonté humaine par la volonté divine; nos erreurs mêmes, quoique paraissant venir de nous, sont d'avance prévues et nous ne pouvons nous y soustraire. Et la métaphysique de Descartes étant donnée, ce détermini me n'est pas étonnant. On peut dire, et Descartes lui-même nous l'a monti'é, que le déterminisme est déjà implicitement renfermé dans la conception qu'il se forme de la divinité, dans la preuve ontologique par laquelle il démontre l'existence de Dieu. Mais la métaphysique cartésienne renferme encore une autre théorie qui, à elle seule, suffirait à enlever à l'homme tout pouvoir. Pressée par Malebranche, cette théorie produira l'occasionnalisme et l'inefficacité des causes secondes; c'est la théorie de la création continuée.
Les instants du temps sont distincts, séparables pour la pensée, donc séparés dans la réalité, donc il n'y a de
(1) Principes, II« partie, n" 36.
(') Ibid., n*^ 41
l'un à l'autre aucune communication; à chaque instant tout finit et à chaque instant tout recommence. Pour que le monde subsiste sans interruption, malgré la discontinuité du temps, il faut qu'une main toute-puissante le soutienne pendant l'intervalle, si court qu'il soit, qui marque l'interruption du temps, la séparation de deux instants, autrement le monde irait s'abimer dans le néant. Sauver du néant, c'est véritablement créer de nouveau. Descartes peut donc dire que Dieu conserve le monde et que « l'action par laquelle il le conserve est toute la même que celle par laquelle il l'a créé ».
Ainsi Dieu crée à chaque instant le monde des corps elle monde des âmes. Rien ne se fait sans lui dans le monde, ni ne peut se faire sans lui. D'ailleurs, il demeure immuable et persévère lui-même dans ce qu'il a une fois voulu. Comment maintenant les âmes seraient-elles libres? Si Dieu les recrée à chaque instant, s'il persévère dans son être, comment les vohtions de l'âme, qui ont besoin de plusieurs instants pour se développer, pourraient- elles être autre chose que les volitions divines? Comment même l'âme pourrait-elle avoir une libre volition, puisque cette volition occupe un instant, qu'en ce même instant l'âme est créée par Dieu, et évidemment créée telle qu'elle est, avec toute son actualité, par conséquent déterminée et non libre?
En résumé donc Descartes, entraîné par les nécessités de son système, réduit le libre arbitre à une dénomination vide de sens. Prêt à lui accorder d'abord une force presque absolue, il déclare infinie la puissance de la volonté, et met l'erreur sous la dépendance. Mais bientôt il recon^ naît que la volonté cède toujours à l'attrait du bien clairement connu; quand nous ne connaissons pas clairement le bien, ce sont nos passions qui nous déterminent et enfin la raison dernière de toutes ces déterminations, de celles qui nous viennent de l'entendement et de celles qui nous viennent de notre corps, se trouve en Dieu seul dont la volonté souveraine a tout prévu et préordonné.