‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 72 sur 193 · CRITIQUE DES OBJECTIONS MORALES · texte numérisé non relu

CRITIQUE DES OBJECTIONS MORALES

La récompense n'est plus dans le système de Spinoza une rétribution due à un mérite, la punition n'est plus une satisfaction attachée à un démérite, ce sont des conséquences nécessaires des actes et rien de plus. Spinoza écrit à Oldenburg : « Vous dites : si les hommes tombent dans le péché par la nécessité de la nature, ils sont donc toujours excusables. Mais vous n'expliquez point quelle conclusion précise vous voulez tirer de là. Voulez-vous dire que Dieu ne peut s'irriter contre nous, ou bien que tous les hommes sont dignes de la béatitude, c'est-à-dire de la connaissance et de l'amour de Dieu? Dans le premier cas, j'accorde parfaitement que Dieu ne s'irrite en aucune façon et que tout arrive selon ses décrets ; mais je nie qu'il résulte de là que tous les hommes doivent être heureux; car les hommes peuvent être excusables et cependant être privés de la béatitude, et souffrir de mille façons. Un cheval est excusable d'être un cheval, et non un homme ; mais cela n'empêche pas qu'il ne doive être un cheval et non un homme. Celui à qui la morsure d'un chien donne la rage est assurément excusable, et cependant on a le droit de l'étouffer (^). »

On ne peut s'empêcher de remarquer l'àpreté de cette parole de Spinoza. Il éprouve comme un amer plaisir à développer les conséquences de sa doctrine, à humilier l'homme en face de la nature, la partie infime en face du tout. Il a même quelque colère contre cette absurde liberté qui détruirait la trame serrée de ses déductions et qui par là même anéantirait l'univers. Il ne peut soufYrir que l'homme s'arroge la puissance de changer quelque chose à l'ordre établi ou qu'il ait l'audace de trouver que ce qui arrive est mauvais. Ce qui arrive est nécessaire et tout ce qui est nécessaire est bon, excellent dans son genre et même parfait. De là ces condamnations de la pitié {^) et du repentir (^) qui ont étonné de bons juges. L'homme qui s'apitoie croit que les choses qui lui inspirent ce sentiment pourraient être autrement qu'elles ne sont, il se trompe donc et toute erreur est un défaut. L'homme

0) Lef., XII, ibid., p. 377.

(«) Éthiq., IV« part., prop. 50, ibicL, p. 227,

O Ihid., prop. 54, ibid., p. 2:30.

qui se repent est pire encore : il voudrait que ce qui est arrivé ne le fût pas, il voudrait supprimer le passé et par là se supprimer lui-même et avec lui l'univers et Dieu. L'homme repentant se rend, autant qu'il est en lui, coupable de déicide.

Au contraire, la vertu suprême consiste à connaître le monde d'une connaissance du troisième genre (i), c'est-àdire à voir d'une vue claire et distincte que tout ce qui arrive est nécessaire, à se sentir nécessaire au sein des existences nécessaires, à vouloir tout le reste en se voulant soi-même. Nous nous sentons alors liés de toute éternité à toutes les existences futures; indispensable anneau de la chaîne des êtres, c'est en nous, c'est par nous que l'éternité est possible et se continue. Et non seulement tout notre être est indispensable à Dieu, mais chaque état de notre être, chacune de nos joies et chacune de nos tristesses. Nous voyons alors toutes choses sous une forme d'éternité. « Nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels f^). » De ce sentiment de l'éternité, de l'idée du rôle immense que nous jouons dans l'univers, naît une sorte d'ivresse douce, de contentement divin, de sérénité infinie. Qu'importe ma douleur puisqu'elle est nécessaire et que par elle seule toutes les autres existences sont possibles? Ma douleur est le prix dont se paie l'existence de l'univers, est-ce trop d'un si bas prix pour un si beau résultat? Je sens que c'est ma douleur qui, en un sens, est la cause de la vie du monde, de la vie des autres hommes, de la vie de Dieu, comment ne serais-je pas joyeux? La connaissance que je prends de la nécessité de ma douleur agrandit mon être et supprime par là cette douleur même {^). « La douleur devient une joie quand nous savons que c'est Dieu qui nous l'envoie (^). »

On peut dire que Spinoza est, de tous les philosophes, celui qui a le plus hardiment montré l'opposition qui existe entre le libre arbitre et les doctrines d'une méta-

(^)Éthiq., IP part., prop. 41; Scholie, ibicL, p. 88; V^ part., prop. 25, ibid., p. 278.

(2) Ibid., prop. 23; Scholie, ibid., p. 277.

(3) Ibid., Ve parf., prop. 3, ibid., p. 262. (^) Ibid., prop. 18; Scholie, ibid., p. 273.

IDÉAL DU NÉCESSITARISME. 195

physique purement intellectualiste. Le raisonnement qu'il oppose au libre arbitre est le même qui se retrouve au fond de tous les systèmes nëcessitaires : le monde est un, donc le libre arbitre n'existe pas. A ce titre, sa philosophie est plus qu'un système de nécessitarisme particulier, elle est le nécessitarisme même. Descartes et Malebranche éprouvaient encore quelques hésitations : Spinoza n'en a plus aucune; détaché de toute secte philosophique ou religieuse, il philosophe pour lui-même et n'a pas peur de sa pensée. Il expose avec une clarté parfaite et une sorte d'insistance amère les conséquences de son principe. Il déchire avec l'appareil pesant de ses propositions, de ses corollaires, de ses scholies, toutes les toiles d'araignée que d'autres plus timides avaient jetées comme un voile sur les conséquences affreuses qui leur paraissaient découler de leur système. Que lui importent les terreurs qu'éprouve la faiblesse humaine en présence de la vérité éternelle et infmie? Il connaît la vérité et, s'il ne peut se défendre en sa présence d'une émotion secrète et comme d'une horreur sublime, il la confesse cependant telle qu'il la sait et telle qu'elle est.

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