DIDEROT
comme je sens que je pense », Jacques répond : <(. Mon capitaine dirait : Oui, à présent que vous ne voulez rien; mais veuillez vous précipiter de votre cheval. — Eh bien! je me précipiterai. — Gaîment, sans répugnance, sans effort?... — Pas tout à fait; mais qu'importe, pourvu que je me précipite et que je me prouve que je suis lil)re'? — Mon capitaine dirait : Quoi ! vous ne voyez pas que sans ma contradiction il ne vous serait jamais venu en fantaisie de vous rompre le cou? C'est donc moi qui vous prends par le pied et qui vous jette hors de selle. Si votre chute prouve quelque chose, ce n'est donc pas que vous soyez libre, mais que vous êtes fou {}). »
Diderot voit d'ailleurs fort bien toutes les conséquences du fatalisme. La possibilité n'est qu'une apparence, il n'y a de réellement possible que ce qui doit arriver i^). Par suite, « la distinction d'un monde physique et d'un monde moral semblait à Jacques vide de sens... Il ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom de vertu; il prétendait qu'on était heureusement ou malheureusement né. Quand il entendait prononcer les mots récompenses ou châtiments, il haussait les épaules. Selon lui, la récompense était l'encouragement des bons; le châtiment, l'effroi des méchants. Qu'est-ce autre chose, disait-il, s'il n'y a point de liberté et que notre destinée soit écrite là-haut? Il croyait qu'un homme s'acheminait aussi nécessairement à la gloire ou à l'ignominie, qu'une boule qui aurait la conscience d'elle-même suit la pente d'une montagne; et que, si l'enchaînement des causes et des effets qui forment la vie d'un homme depuis le premier instant de sa naissance jusqu'à son dernier soupir nous était connu, nous resterions convaincus qu'il n'a fait que ce qu'il était nécessaire de faire » (^). Et de peur que, comme Oldenburg en face des aflirmations de Spinoza, quelque honnête homme ne vînt à craindre que tout le train ordinaire de la vie pratique fût bouleversé par ces maximes, Diderot ajoutait pour le rassurer : « Jacques se conduisait à peu près comme vous et moi (^). »
01Z>id., p. 421.
(0 Ibid., p. 38- (3) IhicL, p. 283.
(♦) Ibid.
222 LA philosophiî: française au xviii'^ siècle.
Avec moins de désinvolture dans la forme, Helvétius dit la même chose : « Toute croyance et même tout principe spéculatif n'a pour l'ordinaire aucune influence sur la conduite et la probité des hommes. Le dogme de la fatalité est le dogme presque général de l'Orient; c'était celui des stoïciens. . . Cependant, les stoïciens n'étaient pas moins vertueux que les philosophes des autres sectes; cependant, les princes turcs ne sont pas moins fidèles à leurs traités que les princes catholiques ; cependant, le fataliste persan n'est pas moins honnête dans son commerce que le chrétien français ou portugais. La pureté des mœurs est donc indépendante de la pureté des dogmes (^). » Après avoir ainsi levé les objections pratiques que l'on peut opposer au fatalisme, Helvétius, par une tactique ordinaire aux philosophes, prête fort gratuitement aux stoïciens la démonstration suivante de cette doctrine : « Ce qu'on appelle liberté ou puissance de délibérer, n'est, disaient les stoïciens, dans l'homme qu'un sentiment de crainte ou d'espérance successivement éprouvé, lorsqu'il s'agit de prendre un parti du choix duquel dépend son bonheur ou son malheur. La délibération est donc en nous l'eftet nécessaire de notre haine pour la douleur et de notre amour pour le plaisir (^)... Quiconque, disaient les stoïciens, se voudrait du mal sans motif, se jetterait dans le feu, dans l'eau ou par la fenêtre, passerait pour fou et le serait en effet, parce qu'en son état naturel l'homme cherche le plaisir et fuit la douleur; parce qu'en toutes ses actions il est nécessairement déterminé par le désir d'un bonheur apparent ou réel. L'homme n'est donc pas libre; sa volonté est donc aussi nécessairement l'effet de ses idées, par conséquent de ses sensations, que la douleur est l'etfet d'un coup. D'ailleurs, ajoutaient les stoïciens, est-il un seul instant où la liberté de l'homme puisse être rapportée aux différentes opérations de son âme?
y> Si, par exemple, la même chose ne peut au même instant être et n'être pas, il n'est donc pas possible :
(1) De l'homme, de ses fac. intellect, et de son éducat., sect. VII, c. i. — Œuvres; Londres, 1776, 4 vol. in-8, t. IV, p. 175. C-) Ibid.