‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 78 sur 193 · LA METTRIE · texte numérisé non relu

LA METTRIE

» Qu'au moment où l'âme agit, elle agisse autrement;

» Qu'au moment où elle choisit, elle choisisse autrement;

» Qu'au moment où elle délibère, elle délibère autrement ;

» Qu'au moment où elle veut, elle veuille autrement.

» Or, si c'est ma volonté telle qu'elle est qui me fait délibérer; si c'est ma délibération telle qu'elle est qui me fait choisir; si c'est mon choix tel qu'il est qui me fait agir; si, lorsque j'ai délibéré, il n'était pas possible (vu l'amour que je me porte) que je ne voulusse pas délibérer, il est évident que la liberté n'existe ni dans la liberté actelle, ni dans le choix actuel, ni dans l'action actuelle, et qu'enfm la liberté ne se rapporte à nulle des opérations de l'àme.

» Il faudrait pour cet effet qu'une même chose, comme je l'ai déjà dit, pût au même instant être et n'être pas. Or, ajoutaient les stoïciens, voici la question que nous faisons aux philosophes : L'âme est-elle libre, si, quand elle veut, quand elle délibère, quand elle agit, elle n'est pas libre (*)?))

La Mettrie, qui fait profession du matérialisme le plus outré, soutient que l'homme n'est qu'une machine toute matérielle et fait remonter à Descartes la découverte de cette doctrine (^). Or, dans une machine tous les ressorts agissent selon leur forme et leur force. « Chacun a son tour; la machine poursuit le sien. On la monte, et elle joue son rôle jusqu'à tomber dans le trou. Elle se conforme à ses règles (^). » Il est donc, semble-t-il, bien inutile de demander si une telle machine possède la liberté. Toutes ses actions sont fatalement réglées. La Mettrie reconnaît cependant chez l'homme l'existence d'une volonté et il va même jusqu'à parler de liberté. Il ne se contredit pas pour cek. La volonté dont il parle ('*) n'est que le désir, et une telle volonté ne doit pas se confondre, selon la remarque de l'auteur même, avec la

(1) Ibid., note 2. — Ibid., p. 220.

l^) L' homme-machine. — Œuvr. philos., 2 vol. in-8; Berlin, 1774, t. I, p. 3i7.

e) Épître à M^^'^A... C... — Ibid., t. II, p. 171. (*) T)', de l'âme, c. XII, 4. — Ibid., t. I, p. 12G.

liberté, « car on peut être agréablement, et en conséquence volontairement affecté par une sensation, sans être maître de la rejeter, ou de la recevoir » (^). Ainsi la volonté n'est qu'une « affection de l'àme sensitive »; au contraire la liberté appartient « aux facultés intellectuelles, à l'âme raisonnable », et on doit la définir « la faculté d'examiner attentivement, pour détîouvrir des vérités, ou de délibérer pour nous déterminer avec raison à agir ou à ne pas agir » (^). La partie essentielle de cette liberté consiste dans l'attention qui nous fait voir clairement la nature et les conséquences de l'action que nous nous proposons de faire. Nous sommes d'autant plus libres que nous sommes plus intelligents et plus attentifs, et cette attention existe lorsque prédomine nettement sur toutes les autres la sensation qui est réellement la plus importante. Or, cela arrive quand la machine est bien disposée et n'arrive pas quand la machine est au contraire mal agencée. Sans doute il y a une « activité co-essentielle à la matière », une « force motrice » dans l'âme, mais cette force motrice, cette activité n'a aucune indétermination et est régie par les lois immuables de la matière (3).

Condillac, plus psychologue, est moins absolu que les philosophes que nous venons de mentionner. Mais son hypothèse même le forçait de refuser à sa statue le libre arbitre véritable. Tant que la statue n'a qu'une impression ou qu'une idée, selon lui, elle n'est pas libre; elle le devient au contraire, quand les idées de plusieurs actions se présentent à elle. La statue a alors a. tout ce qu'il faut pour examiner si elle se portera à ce qu'elle désirait d'abord, ou si elle ne s'y portera pas, si elle le voudra, ou si elle ne le voudra pas. Elle est libre » (*). La liberté

(i) Ihid.

O Ibid., c. XIII, 2. — Ibid., p. 145.

(3) C'est ce qui résulte évidemment des doctrines de La Mettrie. 11 faut cependant remarquer que dans le Traité de l'àme, loc. cit., p. 147, il fait profession de scepticisme sur cette question : « L'àme a-t-elle une force par laquelle elle peut se fixer et s'assujettir elle-même à Tobjet de ses recherches, ou les motifs qui la prédéterminent sufil^^ent-ils pour fixer et soutenir son attention? »

{^) Dissertation sur la Liberté, 15. — Œuvr. cornpl. de Condillac; Paris, 1803, 34 vol. in-12, t. IV, p. 430. .

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