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les objets de notre intuition sensible » (^). Ces choses sont des noumènes et sont conçues sous une forme négative plutôt que sous une forme positive. Si on voulait les concevoir sous une forme positive, on tenterait l'impossible, car on voudrait se les représenter sous une forme purement intellectuelle. Or, dans notre constitution intellectuelle, il nous est impossible de rien nous représenter sans quelque mélange de sensation. c( La distinction des objets en phénomènes et en noumènes, en monde sensible et en monde intellectuel, ne peut recevoir un sens positif,... car on ne peut assigner aucun objet aux noumènes, qui, par conséquent, ne sauraient avoir une valeur objective... Néanmoins, le concept d'un noumène... est non seulement admissible, mais, comme concept qui limite la sensibilité, il est de plus indispensable {^). » Non seulement donc nous pouvons, mais nous devons même « penser les noumènes comme existant en soi, bien qu'il ne nous soit jamais donné de les connaître ainsi. Si en effet cette pensée nous était interdite, il s'ensuivrait cette absurdité : qu'il y a des phénomènes, des apparences et rien cependant qui apparaisse » (^). Toutefois, ces noumènes n'ont encore aux yeux de la raison pure aucune valeur objective, puisqu'ils ne peuvent être conçus comme ayant un contenu positif; leur existence, la possibilité même de cette existence n'est qu'une hypothèse, ils sont problématiques, ainsi que s'exprime Kant (^).
La raison, de plus, n'est pas satisfaite par le conditionné, elle remonte toujours de conditionné en conditionné jusqu'à un inconditionnel, et on peut vraiment dire que « le principe propre de la raison en général (dans l'usage logique) est de trouver à l'origine de la connaissance conditionnée de l'entendement l'absolu, au moyen duquel son unité est accomplie » (^). La raison recherche en effet partout l'unité, sa fonction propre est
(1) Ibid., n« 351, ibid., p. 293.
(2) Ibid., 11° 355, ibid., p. 296.
(•'') Ibid., Préface de la 2^ édit., ibid., p. 18. (*) Ibid., 11° 354, ibid., p. 296.
(S) Ibid., no 410, ibid., t. Il, p. 13.
AMINOMIK 1)K LA IIAISOX PURE. 233
de la produire partout; or, la totalité des événements conditionnés ne peut être pensée comme une que dans l'unité de la condition inconditionnée {^). Ainsi la représentation de tous les phénomènes dans l'unité d'une cause absolue, indépendante de toute condition, est un résultat nécessaire de l'activité de la raison. «Alors la condition de ce qui arrive est appelée cause, et la causalité inconditionnée de la cause dans le phénomène, liberté (^). » Ainsi nous voilà forcés de concevoir, en vertu des lois mêmes de notre esprit, d'abord une nécessité absolue dans la liaison des phénomènes selon la loi de causalité, et ensuite une liberté absolue, indépendante de la causalité. Nous sommes alors amenés à formuler deux propositions contradictoires, une thèse, dans laquelle nous affirmons la liberté, une antithèse, dans laquelle nous affirmons la nécessité, nous sommes en présence d'une des antinomies de la raison pure (^). Tandis que d'un côté nous sommes conduits à concevoir une liberté, « c'est-à-dire une faculté de commencer absolument un état, par conséquent une série en vertu d'une spontanéité absolue, » nous sommes de l'autre forcés de ne concevoir les phénomènes que comme invinciblement liés les uns aux autres en vertu de la loi de causalité. Et dans notre conception de la causalité libre se trouve contenue une conséquence importante, « c'est qu'il nous est aussi permis maintenant de faire commencer spontanément différentes séries au milieu du cours du monde, et d'attribuer à leurs substances une faculté d'agir librement... Si présentement, par exemple, je suis parfaitement libre de me lever de mon siège, et que, sous l'influence de causes physiques nécessairement déterminantes, je me lève en effet, dans cet événement commence une série absolument nouvelle avec toutes ses conséquences à l'infini » (^*). Telle est en effet la conception que se fait Kant du libre arbitre ; il peut commencer des séries dont le point de départ est en lui seul, il
(1) Ibid., 11" 426, ibid., p. 25.
(2) Ibid., 110 499, ibid., p. 79.
(3) Ibid., n'^^ 530-539, ibid., p. 95-100. (*) Ibid., 11° 536, ibid., p. 99.
possède un pouvoir absolu et vraiment divin. Aussi la science s'oppose-t-elle à une telle conception. « C'en serait fait alors de l'enchaînement des phénomènes qui se déterminent les uns les autres nécessairement suivant des lois universelles, enchaînement que nous appelons nature ; et avec lui disparaîtrait en très grande partie la marque de la vérité empirique, qui distingue la veille du sommeil. Car avec cette faculté de liberté qui n'est soumise à aucune loi, la nature est à peine concevable; ses lois, en effet, éprouveraient sans cesse du changement par l'inlluence du libre arbitre, et le jeu des phénomènes, qui serait uniforme et régulier d'après la nature seule, se trouverait par là troublé et sans enchaînement ('). » Les déterministes les plus résolus n'ont jamais rien dit de plus fort.
Kant reconnaît donc avec Leibnitz que le libre arbitre n'est nullement un objet d'expérience (^); Leibnitz avait montré qu'en fait il n'est point aperçu par l'expérience, Kant démontre qu'il ne peut point l'être. Avec Leibnitz encore Kant reconnaît qu'un libre arbitre absolu ruinei"ait toute science de la nature puisqu'il y aurait alors dans le monde des séries absolument nouvelles d'événements dont on ne pourrait rendre raison, que tous les événements se succéderaient dans le temps avec une continuité trompeuse, sans qu'il y eût cependant entre eux un véritable nexus effectif. Il y a donc un conflit entre les affirmations de la raison. D'un côté, la liberté ; de l'autre, la causalité; il faut choisir. Mais comment le pourrions-nous? Si nous n'avons aucun intérêt général à nous décider, nous demeurerons indifférents et par conséquent sceptiques (^), croyant tantôt à la liberté, tantôt à la causalité, selon le besoin ou l'intérêt du moment. Mais il n'en est pas ainsi, il y a des motifs qui nous poussent à croire à la liberté, il y en a d'autres qui nous poussent à croire à la causahté. En faveur de la liberté plaide un intérêt très puissant, l'intérêt pratique. 11 n'est presque pas d'action dans notre vie qui ne
(1) Ibld., no 539, ibid., p. 100.
(2) Ibid. Introduction n° 8, ibid., t. I, p. 37.
(3) Ibid., n« 57.».