REID
ne dépend pas de nous, nous est imposé d'une façon ou d'une autre, et par conséquent il ne faut pas dire que nous pouvons, si nous voulons, réformer notre caractère, mais que nous le voulons si nous pouvons, c'est-à-dire si notre vouloir même est excité par les sollicitations extérieures.
Telle est la position très originale qu'a prise l'école empirique anglaise dans les débats sur le libre arbitre. Elle a su inventer une solution nouvelle du problème, ce qui assurément n'est pas un mince mérite, après que tant de grands et subtils esprits s'en sont occupés. La question de la liberté, « cette serrure brouillée de la métaphysique, » « ce paradoxe du premier degré, » « ce nœud inextricable, » comme l'appelle Bain, se résout selon eux très aisément. Il suffit de remarquer que la question est mal posée, que demander si nos volitions sont libres ou non, c'est ressembler au personnage de Carlyle qui demande si la vertu est un gaz. Il n'y a pas de liberté, il n'y a pas davantage de nécessité; il n'y a qu'une aptitude (ability) variable à faire ou à ne pas faire certaines actions (i). C'est, avec quelques additions nouvelles, la doctrine même que soutenait Hume.
Reid, qui se donna pour mission de combattre sur tous les points le scepticisme de Hume et de son école, ne pouvait manquer de poursuivre son adversaire sur ce terrain. Il examine donc la doctrine déterministe dans ses Essais sur les facultés actives de l'homme (^) et en particulier dans le quatrième. Il critique d'une m.anière assez superficielle les divers arguments apportés en faveur de la nécessité et principalement celui que Leibnitz a tiré du principe de raison suffisante, il reprend les arguments classiques en faveur de la liberté et s'attache surtout à discuter la question de l'influence des motifs sur la volonté. Il soutient que nous pouvons agir sans motifs, qu'il existe une liberté d'indiiïérence. « Assurément, ditil, un homme qui a une guinée à payer peut en posséder
(A) Bain a consacré un volume d'attentive psychologie à iaire la théorie de la volonté d'après les principes de l'école de l'association : Les Émotions et la Volonté, trad. franc., in-8. Alcan, 1885.
C-) Œuvres de Reid., trad. .loulTroy, (3 vol. in-8; Pari>, 182*), t. VI, p. l85-'297.
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deux cents de la même valeur pour celui qui donne et pour celui qui reçoit, et toutes également propres à la fm qu'il s'agit d'atteindre. Dire qu'en pareil cas le débiteur ne pourrait payer son créancier, serait une prétention extravagante (*). » Il le paie donc et par conséquent se décide sans motifs à prendre une guinée plutôt que l'autre. Reid va plus loin, il soutient que « si im homme ne pouvait agir sans motif, il ne posséderait aucune puissance » (^), ce qui veut dire que, s'il n'y a pas de liberté d'indifférence, le libre arbitre n'existe plus. En allant jusque-là, Reid imposait une rude tâche à ses successeurs, ils devaient maintenant démontrer l'existence d'une puissance aveugle et sans raison dont on ne pouvait guère rien dire autre chose sinon qu'elle était indépendante et se décidait sans cause. Le dernier et le plus hardi des Écossais, Hamilton, accepta cette position. Plus rigoureux logicien que Reid, il refusa d'expliquer cet inexplicable et se contenta de soutenir que la nécessité était aussi inexplicable que la liberté. La nécessité enferme au sein d'une unité absolue la totalité des phénomènes, elle est donc inconditionnée, car rien ne peut conditionner la totalité des phénomènes, puisque rien n'existe en dehors de cette totalité f). Or, qui dit inconditionné dit inconcevable, c'est le principe qui domine toute la philosophie de Hamilton. La nécessité est donc inconcevable. Mais la liberté ne l'est pas moins, car elle est essentiellement une cause indépendante et par là même inconditionnée. Cependant, il faut se décider entre la nécessité et la hberté : les deux croyances sont contradictoires, l'esprit ne peut ni les adopter toutes deux, ni les rejeter toutes deux, il faut donc choisir. Nous n'avons d'autre raison de nous décider que le secours que la moralité peut l'etirer de l'opinion que nous aurons adoptée. Or, si nous choisissons la nécessité, le sentiment de la responsabilité succombe et avec lui la morale tout entière; au contraire, avec la liberté nous pouvons encore
(1) Tbid., p. 215. Joufîroy écrit créancier au lieu de débiteur, et vice versa, ce qui rend la phrase inintelligible. Nous rétablissons le texte de Reid. O Ibid.
(3) Voy. Lect. on Métaph., t. II, p. 412, et Appendice.