‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 96 sur 193 · LE NÉO-CRITICISME · texte numérisé non relu

LE NÉO-CRITICISME

la possibilité logique que cette conscience soit illusoire quant cl son objet)) ('). Le sentiment de l'eflbrt parait bien à M. Renouvier la forme Imaginative qui nous représente notre liberté, mais il se refuse à voir dans l'effort, comme le faisait Maine de Biran, un lien entre la résolution et l'action. Il adopte, au contraire, et il a contribué pour beaucoup à faire connaître en France, l'opinion de M. W. James qui soutient que, loin d'être l'antécédent de la contraction musculaire, le sentiment de l'eiïbrt en est au contraire le conséquent, de sorte que, selon les expressions de M. James, le sentiment de l'elTort n'est pas eff'érent, mais afférent. Il ne va pas de nous à nos membres, mais il revient de nos membres à nous, il nous représente non la contraction à accomplir, mais la contraction effectuée (-). On ne peut donc pas établir à posteriori l'existence du libre arbitre.

Peut-on davantage prouver cette existence à priori? Évidemment non. Prouver par des raisons métaphysiques l'existence du libre arbitre, ce serait déduire cette existence de certains principes et par conséquent la trouver incluse dans ces principes. Il faudrait donc que le libre arbitre fût déjà déterminé, ce qui est une contradiction in terminis. Le libre arbitre reste par conséquent une hypothèse théorique. Il n'y a que la raison pratique qui puisse faire croire à son existence. Mais il faut pour cela que le déterminisme n'ait pas en sa faveur une démonstration rigoureuse, que la nécessité ne soit qu'une hypothèse au même titre que la liberté.

Mais soutenir cela, objecte-t-on à M. Renouvier (3), c'est ruiner la science, c'est soutenir qu'il n'y a point de loi dans la nature, c'est introduire partout le miraculeux, l'inexplicable, l'irrationnel. M. Renouvier ne recule pas et demande qu'on lui « présente cette personne, la Science » (*), qu'il ne connaît que des sciences, non la

(') Critique pldlosopldque, 25 août 1883.

(2) Voy. Critiq. jihilosoph., 23 septembre 1880 et suiv.

(3) Fouillée, Revue philosophique, décembre 1882, avril, juin, juillet 1883. - La Liberté et le Déterminisme, 2« édit., p. 151.

(*) Critiq. philosoph., 13 janvier 1883.

Science. Il avoue que le libre arbitre est « inexplicable, parce qu'il implique un élément premier » (^), mais il refuse d'y voir un miracle, car le miracle est, pour lui, « un fait supposé qui ne s'explique point parce qu'il est en opposition avec les lois communes ou ordinaires de la nature » i^)\ au contraire, le libre arbitre est « le fait supposé de l'existence in re de l'indétermination de certains futurs, en correspondance avec l'idée de cette indétermination » (3). Ainsi, tandis que le miracle contredit une loi certaine et déterminée, le libre arbitre ne contredit aucune loi déterminée, reconnue pour telle, il ne contredit que Fidée d'une loi universelle. Mais c'est là son droit absolu; la science postule et suppose l'existence d'une telle loi, mais il est parfaitement permis à la morale de postuler et de supposer la non-existence de cette même loi. « La question de savoir si tout ce qui arrive est prédéterminé, dit M. Renouvier, est la question même de savoir si l'idée de loi embrasse tout, ou si quelque chose, en quelque chose, peut échapper aux lois. Objecter au libre arbitre l'impossiblUté que quelque chose échappe aux lois, c'est faire une pétition de principe et se montrer obsédé de sa propre pensée, au point d'imaginer que le simple énoncé de la pensée contraire suffit pour dévoiler l'absurdité de celle-ci (*). »

Ainsi la nécessité est une hypothèse, la liberté en est une autre, les deux hypothèses se contredisent. Il est très facile de comprendre pourquoi la science postule la nécessité, c'est qu'elle <( n'est en réalité que la mémoire du passé. Ne connaissant le monde qu'autant qu'il est déjà produit et pensé, la science ne voit que la nécessité » (^). D'un autre côté, la conscience, le sentiment de l'effort nous donnent l'idée de liberté. Nous connaissons donc l'origine des deux hypothèses contradictoires, elles sont l'une et l'autre très naturelles, elles ne peuvent cependant pas coexister. Il faut choisir.

0) Ibid., 14 juillet 1883

(2) J6id., 20 janvier 1883.

(3) Ibid., 14 juillet 1883.

(^) Ibid.

(5) Penjon, Leçon d'ouverture à la Faculté des lettres de Douai.— Critiq. philos., 10 mars 1883.

LE ^^ÉO-GRITICISME. 291

Mais comment choisir'? On ne peut démontrer ni la liberté, ni la nécessité, on ne peut que se déterminer à croire l'une ou l'autre. « La vérité non pas prouvée, mais réclamée et digne d'être choisie, est celle qui pose un londement pour la morale et aussi un fondement pour la connaissance pratique, indépendamment de laquelle on ne peut avoir la science (i). » Pour découvrir quelle est cette vérité qui nous donnera « la plus petite dépense de croyance pour le plus grand résultat », Lequier a construit une sorte de dilemme que M. Renouvier s'est approprié. En voici le résumé. Ou c'est la liberté qui est vraie, ou c'est la nécessité. En fait, il y a des hommes qui affirment la liberté, d'autres qui affirment la nécessité; si c'est la liberté qui est vraie, les uns et les autres affirment hbrement leurs deux croyances contradictoires; si c'est au contraire la nécessité, ils affirment nécessairement les uns la liberté, les autres la nécessité et leur contradiction est nécessaire, elle résulte des lois mêmes de la nature ou de l'esprit. Dans ce dernier cas, celui qui croit à la liberté peut croire à la morale, tâcher d'obéir au devoir, mais il est en réalité dans le faux, celui qui croit à la nécessité doit devenir sceptique, puisque les lois de l'esprit dont il attend toute vérité disent oui et non à la fois par la bouche de deux hommes différents. Son affirmation n'a pas plus de valeur que celle de son contradicteur. Au contraire, si la liberté est vraie, « si j'affirme la nécessité, je l'affirme librement, je suis dans l'erreur au fond, et je ne me sauve pas du doute, puisque la nécessité que je crois n'exclut pas le doute.

» Enfin, si j'affirme librement la liberté, la liberté étant vraie, je suis à la fois dans le vrai, par hypothèse, et j'ai les mérites et je recueille les avantages de mon affirmation libre {^). »

Ce n'est donc que dans l'hypothèse de la libre affirmation de la liberté que se rencontrent à la fois et le fondement de la morale et la possibilité de la science.

(^) Lequier, cité par Renouvier, Ess. dp ct'Uiif. générale, 11^ Essai, t. II, p. 419.

(2) Renouvier, Ibid., p. 420.

292 LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE CONTEMPOPiAINE.

C'est donc cette dernière hypothèse qui doit être réclamée et choisie. Nous croirons donc hbrement, par une sorte d'acte de foi, à des événements ambigus dans le futur, à l'action libre de la volonté sur les représentations, à l'absence d'un déterminisme universel qui embrasse et enchaîne tout. Et si on objecte à M. Renouvier qu'il retombe alors dans rindifférentisme absolu que lui-même reprochait à Glarke, il reconnaîtra que l'homme ne se recommence pas absolument et à chaque instant, que chacun de ses actes, chacune de ses pensées, qu'il les produise lui-même ou qu'ils lui viennent de l'extérieur, forment en lui un caractère, un ensemble de déterminations dont il ne lui est jamais possible de s'affranchir complètement (^). Ces déterminations constituent ce que M. Renouvier appelle (( la solidarité morale », et c'est à les étudier qu'un des plus charmants esprits de l'école critique a consacré un livre plein de finesse et de talent {^). L'homme n'en conserve pas moins toujours le pouvoir de réformer .son caractère, de «renverser la vapeur», comme s'exprime spirituellement M. Marion. Les commencements absolus que pose le libre arbitre diffèrent donc beaucoup des premiers commencements : « Ce n'est que par rapport aux éléments nouveaux, encore indéterminés, dont la liberté dispose, qu'on peut parler de pur commencement (^); » pour que de tels commencements existent, il n'est pas besoin que rien ne soit prédéterminé, il suffit que tout ne le soit pas.

Dira-t-on maintenant que la loi de la conservation de la force s'oppose à ce que le libre arbitre produise des mouvements organiques parce que la quantité de force que contient le monde varierait par cela même? M. Renouvier se contentera de s'en référer alors à Cournot, à MM. de Saint-Venant, Roussinesq, Delbœuf, qui ont par divers moyens cherché à concilier l'existence du libre arbitre avec les lois de la nature. Pour lui, il croit

(1) Voy. Ess. de critiq. générale, II»^ Essai, t. I, p. 296 et suiv.; t. II, p. 1 et suiv. — Critiq. pltilos., 20 janvier 1883.

(2) La Soîiflarité morale, par H. .VL-^rion, 2^ édit., 1 voL in-8., G.-Baillière, '1883.

(3) Critiq. philosoph., 20 janvier 1883.

MATHÉMATICIENS LNDÉTERMINISTES. 293

à Ja possibilité de cette conciliation, mais dans tous les cas il aimerait mieux renoncer à toute sorte de science théorique que d'abandonner le libre arbitre. La science n'a de véritable valeur que pai' la morale et pour la morale.

MM. de Saint-Venant, Boussinesq, Delbœuf ne sont pas des philosophes de profession, mais des savants. Ils sont les uns et les autres convaincus de la vérité de la loi de la conservation de la force, et ils veulent montrer que cette loi ne contredit en rien l'existence du libre arbitre.

Déjà Cournot avait remarqué que l'homme, par les perfectionnements successifs qu'il peut apporter à une machine, peut rendre de plus en plus faible la force que l'ouvrier doit dépenser pour la mettre en train, a Par un procédé de raisonnement famiUer aux mathématiciens, le procédé infinitésimal, il avait conclu que l'on pouvait concevoir comme possible un cas où ce travail serait rigoureusement nul(^). » M. de Saint-Venant est parti de cette idée pour rédiger une note lue à l'Académie des sciences sur l'accord de la liberté morale avec les lois de la mécanique. « M. de Saint-Venant réduit, dès l'abord, dit M. Boussinesq, Telfet mécanique de la volonté à un très petit travail auquel il donne le nom de travail décrochant, parce qu'il le compare à celui de l'ouvïier qui tire le déclic (ou crochet) retenant élevé à plusieurs mètres un mouton destiné à enfoncer des pieux; ou à celui d'un homme qui presse la détente d'une arme chargée. Il montre ensuite qu'un perfectionnement de plus en plus grand des mécanismes permet de réduire indéfiniment ce travail; et il est d'avis que la nature, plus parfaite que l'art, peut bien avoir réussi à l'annuler tout à fait dans les organismes animés. » Représentons -nous, par exemple, une sphère aussi pesante que l'on voudra, qui se tient en équihbre au sommet d'un cône aussi grand que l'on voudra, il est clair que plus la rondeur et l'homogénéité de la masse de

(}) Rapport de M. Janet sur un mémoire de M. Boussinesq, in-8; Paris, Gauthicr-Villars, 1878, p. 13.

la sphère seront parfaites et plus la pointe du cône sera effilée, moins il faudra de travail pour faire tomber la sphère. Le travail à etfectuer diminue donc à mesure qu'augmentent la perfection de la sphère et celle du cône, de sorte que, si l'on se suppose arrivé à la limite de la perfection du système, la force décrochante sera en même temps arrivée à son extrême limite, elle sera plus petite que toute force donnée, c'est-à-dire qu'elle sera devenue pratiquement égale à zéro. Une force nulle pourrait donc produire dans le monde de très grands effets, le libre arbitre pourrait donc, sans créer aucune force nouvelle, produire cependant des événements nouveaux.

On conçoit qu'une pareille théorie n'a pas passé sans réclamations. On a objecté à M. de Saint-Venant, et avec juste raison, semble-t-il, que, quelle que soit la perfection d'un système mécanique, il faut toujours, pour le mettre en branle, une force aussi petite que l'on voudra, mais toujours réelle. Le frottement rapide du bout de l'aile d'un corbeau sur la neige des Alpes suffit pour déterminer une avalanche, mais encore ce frottement est-il nécessaire. Sans doute on peut dire que cette force est si petite, en proportion des effets qu'elle produit, qu'on peut n'en pas tenir compte dans les calculs ; mais de ce que les calculs peuvent être relativement justes sans en tenir compte, il ne s'ensuit pas du tout qu'ils le soient absolument. C'est comme si on disait qu'un banquier ayant à encaisser une somme énorme, deux ou trois milliards par exemple, peut néghger deux ou trois millièmes de centime sans cesser pour cela d'exiger ce qui lui est dû. Il suffit de s'entendre : il peut négliger cette somme infime, surtout si on la compare à la somme totale de la dette, mais personne ne songera jamais à dire que ces deux ou trois millièmes sont rigoureusement égaux à zéro. Or, il semble bien que M. de Saint-Venant a fait un paralogisme analogue, qu'il a pris des quantités négligeables pour des quantités nulles, qu'il a transporté dans la réalité de purs artifices de calcul.

Avant même que M. de Saint-Venant eût écrit le travail dont nous venons de parler, M. Boussinesq avait lu à la

Page 1