‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 98 sur 193 · M. BOUTROUX · texte numérisé non relu

M. BOUTROUX

admettre que c'est aussi le libre arbitre qui produit le mouvement nouveau des autres cellules, et par conséquent que le libre arbitre peut créer des forces nouvelles, ce que M. Delbœuf refuse d'admettre.

Il faut donc aller plus loin encore que ne le veulent faire MM. de Saint-Venant, Boussinesq, Delbœuf, il faut, si l'on veut soutenir le libre arbitre, aller jusqu'à soutenir hardiment avec les anciens métaphysiciens scolastiques, la contingence des lois de la nature. C'est ce qu'a fait un jeune et profond penseur, M.Boutrouxj^^). Tandis que les scolastiques déduisaient la contingence des lois naturelles de la contingence même de l'acte créateur, M. Boutroux observe plutôt comment la science arrive à la découverte des lois et conclut de la contingence des observations particulières à la contingence des lois générales. Un fait incontestable d'abord, c'est que les êtres dont se compose la nature sont différents les uns des autres, c'est qu'il y a des formes supérieures et des formes inférieures. Or, il est impossible en droit de déduire les formes supérieures des formes inférieures, d'expliquer, comme le disait Auguste Comte, « le supérieur par l'inférieur )K II est impossible de montrer comment une pensée ou une volition sont contenues dans une loi mathématique quelconque. — Mais, répondent les savants, en fait on ramène toujours la forme supérieure à ses conditions inférieures. — Soit, réplique M. Boutroux, mais vous ne faites alors qu'un syllogisme modal dont la forme est précisément la contingence. « Lors même que la science a pu prendre la forme déductive, il ne s'ensuit pas que les conclusions en soient objectivement nécessaires. La valeur des conclusions est précisément celle des principes fondamentaux ; et, si ceux-ci sont contingents, la contingence s'en transmet nécessairement à toutes les propositions que le syllogisme en fait sortir {}). » Les sciences tirent leurs principes de l'expérience, chaque expérience est contingente, les principes qu'on en tire par abstraction ne

(•) De la Contingence des lois de la nature, in-8, G.-Bailliére, 1874. i^)Ibid.,p. 151.

peuvent donc être que contingents et les conséquences qu'on déduira par la suite de ces principes devront participer à leur contingence. — Tout est donc contingent dans le monde réel des êtres, il y a partout de l'indétermination, de la spontanéité. C'est l'esprit qui, pour construire la science, introduit une homogénéité artificielle, une apparente nécessité. Partout, c'est la contingence que nous constatons, cette contingence devient spontanéité avec les formes vivantes dans les plcuites et surtout dans les animaux, libre arbitre enfin chez l'homme qui possède la raison et la pensée. Et, s'il en est ainsi, si l'expérience ne nous montre nulle part dans la réalité concrète la nécessité construite par les abstractions de l'esprit, c'est que sans doute la nécessité n'a d'autre réahté que cette existence abstraite et que le principe des choses est une absolue liberté. M. Eoutroux est ici d'accord avec M. Secrétan, et sa thèse profonde est un appoint considérable apporté à la Philosophie de la liberté.

Toutes les tentatives faites pour concilier le libre arbitre avec la loi de la conservation de la force semblent donc avoir échoué, et les partisans les plus déterminés du libre arbitre sont obligés de refuser à la science la connaissance adéquate de la vérité, ils veulent qu'elle n'en donne que l'abstraction, le squelette et pour ainsi dire le fantôme. Au milieu de ce conflit d'opinions et de systèmes, la psychologie contemporaine tente à son tour de résoudre la question de la volonté par l'étude des cas anormaux et pathologiques. M. Ribot a étudié dans un livre récent les Maladies de la volonté (^), avec l'abondance et la sûreté d'informations qui caractérisent tous ses écrits. Il nous avertit d'abord qu'il ne veut toucher en rien à a l'inextricable problème du libre arbitre » (2), parce que le libre arbitre, s'il existe, est une cause et qu'on ne s'occupe des causes qu'en métaphysique. Or, M. Ribot ne fait pas de la métaphysique, il ne veut faire que de la psychologie. Après

(0 Un vol. in-18; G.-Baillièie. 1883.

(2) Ihid.., p. %

LES MALADIES DE LA VOLONTÉ. HOi

avoir montré comment la volonté peut être affaiblie par défaut ou par excès d'impulsion, comment on peut ne pas vouloir parce que le désir manque, ou ne pas se décider parce qu'on a trop de désirs et qu'on ne sait auquel entendre, il signale un antagonisme assez fréquent entre la force de l'intelligence et la décision du caractère, il fait voir ensuite comment l'extrême mobilité de la volonté, (( le règne des caprices, » est l'acheminement à l'anéantissement absolu de la volonté. De toutes ces observations, M. Ribot croit pouvoir conclure que « la volition est un état de conscience final qui résulte de la coordination plus ou moins complexe d'un groupe d'états, conscients, subconscients ou inconscients (purement physiologiques), qui tous réunis se traduisent par une action ou un arrêt... Elle n'est donc qu'un efi'et de ce travail psychophysiologique, tant de fois décrit, dont une partie seulement entre dans la conscience sous la forme d'une délibération. De plus, elle n'est la cause de rien. Les actes et mouvements qui la suivent résultent directement des tendances, sentiments, images et idées qui ont abouti à se coordonner sous la forme d'un choix. C'est de ce groupe que vient toute l'efficacité. En d'autres termes, et pour ne laisser aucune équivoque, le travail psychophysiologique de la délibération aboutit d'une part à un état de conscience, la volition, d'autre part à un ensemble de mouvements ou d'arrêts, le icjeveuxy) constate une situation , mais ne la constitueras... Il est un effet sans être une cause ('). »

Peut-être trouvera-t-on que M. Ribot va bien plus loin qu'il ne se proposait de le faire et qu'il résout le problème du libre arbitre, dont il avait promis de ne pas s'occuper. Il proteste cependant dans une lettre qu'il nous a autorisé à publier que (( la psychologie strictement scientifique peut s'adapter à toute doctrine, fût-elle catholique... Dans toutes mes monographies, dit-il encore, j'essaie de trouver des faits typiques et de serrer d'aussi près que possible l'interprétation : le reste m'est indifférent, et il m'importe peu que telle ou telle métaphysique puisse s'en préva-

C)16td., p. 174, 175.

loir » (A). I) n'a donc voulu, ici comme ailleurs, que nous expliquer la volonté; or, pour l'expliquer, il fallait lui trouver des antécédents dont les variations pussent expliquer les siennes. C'est simplement ce qu'a voulu faire et ce qu'a fait M. Ribot. De ce que, d'après lui, la volition ou le choix est l'effet d'événements psychologiques antécédents, s'ensuit-il qu'il n'y ait rien de libre dans l'homme? Non, puisque Maine de Biran, qui adoptait la même doctrine, — et M. Renouvier en est-il si loin? — admettait cependant la liberté. La volition, dit M. Ribot, d'accord sur ce point avec Maine de Biran et avec Locke, dépend de la délibération : reste à savoir maintenant si dans la délibération entre comme élément une libre attention. Dans ce cas, le libre arbitre existe; dans le cas contraire, il ne saurait exister. Or, M. Ribot n'a rien dit qui nous prouve que la liberté personnelle ne joue absolument aucun rôle dans l'attention {^). l\ n'y a donc dans les écrits de M. Ribot rien qui nous permette de le ranger parmi les adversaires déclarés de la liberté.

Mais tous les partisans de la psychologie nouvelle n'imitent pas sa prudente et sage réserve. M. Richet et M. Beaunis ont l'un et l'autre insisté sur les conséquences contraires au libre arbitre qu'on pouvait tirer de certaines expériences d'hypnotisme. On peut donner à certains sujets hypnotisés l'ordre d'exécuter une action quelconque après leur réveil. Presque toujours ils l'accomplissent sans résistance, même après un temps parfois assez long (^). C'est ainsi que M. Richet suggère à une dame de venir chez lui à un jour fixé et que cette dame vient au jour dit en donnant des raisons spécieuses de sa venue. C'est ainsi encore que M. Beaunis suggère à deux femmes de voler après leur réveil une pièce d'argenterie et elles ne manquent pas d'exécuter ces suggestions. Aussi ce dernier auteur se croit-il en droit de conclure : « Je puis dire à un hypnotique : Dams

(1) 19 mars 1885.

(^) Voy. Maladies de la volonté, c. III.

(3) M. Beaunis a réussi une suggestion à cent soixante-douze jours d'intervalle. — MM. Pierre Janet et Gilbert ont tait des suggestions à distance, qui ont réussi également.

l'hypnotisme et le libre arbitre. 303

dix jours vous ferez telle chose, à telle heure, et je puis écrire sur un papier daté et cacheté ce que je lui ai ordonné. Au jour fixé, à l'heure dite, l'acte s'accompht et le sujet exécute mot pour mot tout ce qui lui a été suggéré ; il l'exécute convaincu qu'il est libre, qu'il agit ainsi parce qu'il Va bien voulu et qu'il aurait pu agir autrement; et cependant si je lui fais ouvrir le pli cacheté, il y trouvera annoncé dix jours à l'avance l'acte qu'il vient d'exécuter. Nous pouvons donc nous croire libres et ne pas l'être. Quel fond pouvons -nous donc faire sur le témoignage de notre conscience, et ce témoignage, n'est-on pas en droit de le récuser, puisqu'il peut nous tromper ainsi? Et que devient l'argument tiré en faveur du libre arbitre, du sentiment que nous avons de notre liberté (')? »

Si l'on objecte à M. Beaunis que les hypnotis:s résistent parfois à la suggestion, il répond qu' « il est toujours possible, en insistant, en accentuant la suggestion, de leur faire exécuter l'acte voulu » . Et pour ceux qui croient qu'ils auraient pu résister à la suggestion, M. Richet traite leur sentiment d' « illusion » et soutient, comme M. Beaunis, qu'ils a ne peuvent agir autrement que des automates » i^).

Ainsi le libre arbitre se trouve toujours combattu et nié par tous les penseurs qui s'inspirent des méthodes scientifiques contemporaines. Il semble qu'il n'y ait pas de milieu, ou admettre la contingence universelle avec MM. Renouvier et Boutroux, ou nier toute contingence. Dans le premier cas, la science n'est qu'une approximation, elle ne possède pas la vérité, elle est véritablement inexacte, mais la morale peut se fonder; dans le second cas, la morale n'existe plus, mais la science demeure avec la certitude de ses démonstrations et la rigoureuse exactitude de ses lois.

Et cependant l'homme a besoin à la fois de la science et de la morale. Il ne peut penser sans l'une, il ne peut agir sans l'autre. Faut-il renoncer à concilier ces deux besoins également impérieux de notre esprit? C'est l'avis

Q-) Recherches expérimentales sur l'hypnotisme, p. 77. {^) Revue philosophique, mars 1883, p. 349.

de M. Dubois -Raymond. Il voit dans la conciliation du mécanisme de la nature et du libre arbitre de l'homme une des sept énigmes que l'intelligence humaine ne peut résoudre. « On accorde sans trop de gêne, dit-il, qu'on est l'instrument de causes cachées, aussi longtemps que l'action est indifférente. Mais le moniste le plus résolu éprouve queLiue peine à se persuader, en face des exigences de la vie pratique, que toute l'existence humaine n'est qu'une fable convenue, suivant laquelle une nécessité mécanique attribue à Caïus le rôle de criminel et à Sempronius celui de juge, moyennant quoi Caïus va se faire pendre , tandis que Sempronius va déjeuner... Et quand Quételet nous fait toucher du doigt la loi naturelle qui veut qu'il y ait, bon an mal an, tant de voleurs, tant d'assassins, tant de faussaires dans telle ville, il est possible de se dire que si nous ne sommes pas de ceux-là, c'est que d'autres ont tiré les mauvais numéros à notre place... Les écrits des métaphysiciens sont remplis des essais qu'ils ont tentés pour conciher le libre arbitre et la loi morale avec le mécanisme de la volonté. Les seuls problèmes éternels sont les problèmes insolubles (^). »

Nous sommes donc obligés de croire à la fois au déterminisme et au libre arbitre, et il nous est impossible de concilier ces deux croyances. Telle n'était pas l'opinion de M. Fouillée lorsqu'il publia sa thèse remarquable sur la Liberté et le Déterminisme (^). Dans cet ouvrage l'auteur s'efforçait, au contraire, de montrer d'abord par une critique rigoureuse que le déterminisme et l'indéterminisme absolus étaient également faux et ensuite que le déterminisme lui-même pouvait produire la liberté par l'intermédiaire de l'idée de liberté. C'est, en effet, une loi bien constatée par la psychologie contemporaine, que toute idée tend à se réaliser. L'idée possède en elle-même une force de réalisation. L'idée de la liberté devra donc, comme toutes les autres idées, tendre à se réaliser, et y tendra d'autant plus qu'elle sera plus

(1) Revue 'philosophique, février 1882, p. 183.

(2) Un vol. in-8; Paris, G. Baillière, 1872, 2^ édit. 188i.

M. FOUILLÉE ET M. RAVAISSOX. 805

forte et mieux assurée dans l'esprit. Sa puissance de réalisation augmentant ainsi, elle fmira par atteindre la limite où la puissance égalera Tétre, où la liberté sera véritablement réalisée par elle-même. Cette limite ne peut être atteinte par un désir égoïste de la liberté ; la liberté est l'œuvre du « bel amour » , c'est-à-dire de l'amour désintéressé. Trouver la liberté si belle, si parfaitement désirable qu'elle mérite d'être aimée pour elle-même, et en môme temps aimer les autres êtres à tel point qu'on désire surtout leur bien sans aucun retour personnel, par conséquent vouloir les gratifier de la liberté, môme en restant soi-même enchaîné, tels sont les sentiments qui marquent le moment où l'idée de la liberté, atteignant l'infmie puissance, se réalise nécessairement. Tel est le sens de l'éloquente allégorie qui termine le livre de M. Fouillée. Ainsi, penser la liberté est le premier degré de la liberté ; désirer la liberté, la vouloir, c'est s'approcher d'elle; aimer la liberté, c'est la conquérir. La liberté se trouve donc ainsi réconciliée avec le déterminisme, puisque sa réaUsation résulte des lois mêmes du déterminisme. C'est nécessairement que les lois nécessaires produisent la liberté. La force brute sera nécessairement vaincue, et la liberté sera nécessairement conquise par la puissance de l'amour.

Il semble que l'auteur de cette hardie et brillante théorie ait senti lui-même les contradictions cachées sous les apparences de la conciliation. Dans de récents ouvrages, dans des articles plus récents encore (') qui ont trouvé place dans la deuxième édition de son livre sur la liberté, tandis qu'il regarde le déterminisme d'un œil plus doux, il réserve les rigueurs de la plus subtile critique pour combattre tous ceux qui tentent de rompre les chaînes de la nécessité scientifique et d'introduire dans les actes moraux un indéterminisme quelconque.

Il y a cependant une autre manière de tenter la conciliation du déterminisme et de la liberté, de la science et de la morale, ou, ce qui revient au même, de la raison

(') La Science sociale contemporaine, 1 vol. in-18; Paris, Hachette, 1880. — Articles divers, Revue philos., décemljre 1882, avril, juin, juillet 1883. — L'Homni? automate. — Rev. des Deux-Mondes, 1886.

et de l'action. C'est celle qui fait le fond du christianisme, celle qu'avait déjà essayée Leibnitz, celle qu'indique M. Ravaisson: «La nécessité qui détermine à faire ce qu'on croit le meilleur, cette nécessité n'exclut point la liberté : au contraire, elle l'implique. Le sage ne peut pas ne pas bien faire. En est-il moins libre? — C'est celui que les passions asservissent, c'est celui-là qui flotte incertain entre le bien et. le mal. Le sage, en choisissant le bien, le choisit infailliblement, en même temps avec la volonté la plus libre. C'est peut-être que le bien, ou le beau, n'est en réalité que l'amour, qui est la volonté dans toute sa pureté, et que vouloir le vrai bien, c'est se vouloir soi-même (^). » Et, pour mieux faire entendre sa pensée, M. Ravaisson dit encore : « Dans la logique, il y a une nécessité absolue d'une proposition à ses conditions; dans la nature, il y a une nécessité analogue d'une fui à ses moyens. La fm, en effet, entraîne les moyens. Au contraire, la fm ne s'impose qu'avec cette nécessité relative qui détermine la volonté. C'est pourquoi, d'une manière générale, aucun événement n'entraîne jamais, avec une nécessité absolue et géométrique, un événement subséquent. Ce n'est qu'en un sens détourné et impropre qu'il en peut être donné pour la cause. Il n'est jamais réellement qu'un des éléments, et l'élément négatif d'une nécessité relative, de la nature de celle des motifs par lesquels notre libre volonté se décide, nécessité morale qui n'empêche pas, qui implique, au contraire, que la cause qu'on dit qu'elle détermine se détermine par elle-même... La fatahté en ce monde, du moins quant au cours régulier des choses, et l'accident mis à part^ n'est donc que l'apparence; la spontanéité, la liberté est le vrai (-). ))

Mais cette spontanéité, cette liberté n'est pas arbitraire et sans raison. La suprême raison unie à la suprême liberté produit la sagesse, la bonté, l'amour, la perfection, la beauté. Tout est hbre et rien n'est arbitraire dans le monde harmonieusement ordonné, tout est

(i) Rapport sur la philosophie en France an XJX* siècle, 2« édit., p. (2) Ibid., p. 269.

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