LANGUES BU NORD
Le groënlandais ou esquimal est une langue que personne , sans doute , ne confondra avec les langues de l'Europe. C'est un des idiomes, dit Balbi , qui abondent le plus en formes grammaticales pour les noms substantifs et les verbes; mais il est extrêmement pauvre a l'égard des noms de uombre, des adjectifs, des prépositions et des mots qui se rapportent à des idées abstraites. M. Crante suppose qu'il a de l'analogie avec les langues de l'Amérique, je le crois aussi; mais ces analogies sont comme celles du chien et du chat, qui ont tous les deux une tête, quatre pattes et une queue, et qui, tous les deux , sont composés de chair et ffos, ce qui est loin cependant de constituer l'ideo— tité. Que l'on compare surtout la pauvreté des*
çoms de nombre du karalite et l'abondance effrayante de l'aztèque qui a plus de dix manières diverses de compter; puis ce tl continuel des mots mexicains avec les k groënlandais!
Nous avons dit ailleurs que le verbe groënlandais peut se conjuguer de cent quatre-vingts manières, et certainement aucun verbe européen n'est dans le même cas. Le cantabre n'arrive pas à vingt manières, et il est justement considéré pour cela comme recueil des unitaires ; mais le cantabre n'a rien de commun avec l'esquimal. Le seul point de contact est que les deux langues ajoutent le verbe faire comme auxiliaire à tous les verbes. Nous avons dit plus haut qu'il est naturel à l'homme sauvage d'employer ce verbe pour ajouter à la chose qu'il désigne l'idée de l'action; et quand nous nous adressons à un petit enfant dont nous voulons emprunter les manières , au lieu du verbe tout court, nous lui demandons s'il veut faire telle ou telle chose, en parlant de toutes ses nécessités, sans en excepter aucune, dormir, manger, boire, etc. C'est pourquoi, cette manière de conjuguer le verbe est commune à d'autres langues, car le pyok des Groënlandais est le thun des Allemands qui ne l'affixentpas comme les Cantabres leur eguin ; et,
linguistiquement parlant, du pyok à Yeguin, il y a certainement autant de distance que :
Groênlandais. Canlabre.
Du sakanac à Yegusquia, soleil, Du Kaumek à Yilargwa, lune, Du ullak à Vegun, jour,
De Tsmai à Yura, eau,.
De Yignak au sua, feuy
Du Niakoa au burua, tète,
De l'imcft au beguia, œil, Du Kanera à Yagoa, bouche,
et tant d'autres mots qu'on peut voir dans Crantz, Balbi et Adelung.
Ce dernier, scandalisé par le propos du jésuite Roubaud, qui prétendait avoir vu un Esquimal et un Basque parler chacun sa langue et s'entendre : Das Konnte, s'écrie le savant allemand , der gute pater wohl nickt anders als in traume gesehen haben, c'est-à-dire : Le bon père pouvait bien n'avoir vu cela qu'en songe. Saynovics, après avoir démontré idioma UngarorumetLaponum idem esse, ajoute : degroënlandica lingua diligent er prceterea perluslravi, tum grammaticam, tum lexicon groënlandicum à claro doct. Paulo Egede linguœ groënlandicœ professore editum, vidique omnino idioma Ungaricum à groënlandico penitus esse diversum. Ce
hongrois qui, d'après Fischerius et Eccardus,
esttrès-ressemblant (1) àl'esthonien, le finnois, le syran , le permien, le morduîn, le theremisse, le votiaque, le vogule, lelivonicn, le samoyède, l'ostiaque et le lapon n'a donc aucune analogie avec le groënlandais.
Le lapon appelle giatte l'eau que le groënlandais appelle imak % et le finnois vetzi; on peut rapprocher le dictionnaire comparatif dans l'Atlas etoographique de Battu.
Les langues tshoudes, dont nous venons de parler, ont bien des points de contact, mais elles ne sont pas non plus identiques; ainsi, lune , qui est hotd en hongrois , ett vitu en samoyède , tiia* es ostiaque , yoM-kob eu <rogouie f etc. (â).
(1) L'analogie en lapon avec 1e finnois -et 1e bongpois est de foute érideuoe* Soleil, c'est beivas en lapan,fze%0 sen fifuaois. OEU, stemm hongrois, sxahw e» lef*ju
Finnois f **** ^° hongiwis), la tète»
| suu (suai hongrois}, la bouche.
Lapon.
Hongrois.
Pierre r
ko.
Terre ,
eduam,
fold.
Bois.
mura,
fa.
Tête,
ojre,
fo.
Boactor
«iatae,
:faaj,«tc
Mais accordons, si l'on veut, que les langues sames, tshoudes et madjares soient une seule langue, ce qui n'est pas, nous en aurons toujours deux, le lapon et le groënlandais.
Le scaudinave de l'Edda fera la troisième.
Des langues vivantes, la suédoise est celle qui en a retenu le plus; et ce serait faire tort au lecteur que de supposer qu'il ignore que le hongrois et le lapon ne sont pas du suédois.
Au surplus, en voici quelques exemples :
Hongrois. SuéduM.
Nuit, ej, natt.
Neuf, kilentz, nie.
Langue, nyelv, spraek.
Cinq, ott, fem.
Feu , tuz , eld.
Jambe, szar, beîn. .
Main , kez, hand, etc.
On peut comparer les dictionnaires de Balbi .
Maire. Le slave diffère aussi des langues
dont nous veaons de parler. Nous donnerons
quelques mots hongrois, suédois et slaves,
pour qu on puisse en apprécier la différence.
Hongrois. Suédois. Slaves.
Sang, ver, blod, krew.
Doux, lagy, mild, blid, dobri,lagodnL
Poitrine, mely, brost, piers.
Animal , allât, djur, fa , zwierz , bydle.
Hongrois. Suédois. Slaves.
Poisson, hall, fisk, ryba.
La gelée, armât, frost, mroz, szron.
Champ, mezo, faelt, pôle, nivra.
Cou, nyak, hais, szyja.
Main, kez, hand, reka, dlon, ra-
mie.
Troupeau , tzorda, hjord , trzoda , owiec.
Cerf. szarvas, hjort, jelen.
Il est facile de voir que, sur une dixaine de mots, disons mieux, sur plus de trente mots, il en est à peine deux ou trois un peu semblables; cependant, l'uniformité et l'unité qui nous évitent la peine d'étudier et de nous rappeler les distinctions, conviennent si bien à la paresse de notre esprit, que je sens par moimême que les mots dissemblables , quoiqu'en grande majorité, ne sont d'aucun poids dans la balance, tandis que les autres , bien moins nombreux mais qui trouvent des consonnances dans les cordes de notre mémoire, appellent toute notre attention. II arrive ici, comme dans certaines réunions où la minorité qui crie fait beaucoup plus de bruit que la majorité qui se tait, de manière que nous avons toute la peine du monde à dire, si trois prouvent l'identité et trente-trois la différence; mais il y a dix chances de plus pour la différence que pour l'identité.
Le petit nombre d'éléments que nous avons à notre disposition pour fournir tant de mots divers en tant de langues différentes;
Certaine analogie de construction et de disposition dans nos organes;
Les mêmes besoins qui suggèrent souvent les mêmes moyens de les satisfaire;
L'onomatopée qui peint à l'oreille ce que le hiéroglyphe dit aux yeux;
La famine, la peste, l'inondation, la guerre, qui mettent en mouvement des populations entières; les alliances qui les réunissent, la politique ou l'envie qui les sépare , l'ambition qui les subjugue , la propagande religieuse qui a fait plusieurs fois le tour du monde; la curiosité ou l'amour, la cupidité ou la science, le besoin de se soustraire à de justes ou injustes persécutions, l'influence des peuples plus avancés sur ceux qui lesont moins; l'affectation, la vanité, la mode; le contact , en un mot , le frottement et le mélange des peuples et des hommes entr'eux, tout explique comment il peut et il doit y avoir dans presque toutes les langues des mots semblables.
Mais parce qu'on a trouvé une demi-douzaine de mots semblables dans le copte et le basque, faut-il dire que les Egyptiens et les Cantabres
parlaient la même langue? Aucunement, selon nous. Les Egyptiens confinaient avec les Carthaginois; ceux-ci dominèrent en Espagne quand le cantabre était une de ses langues les plus répandues, quand le peuple qui la parlait n'avait pas encore été obligé par les armes romaines d'aller demander un asile au génie des montagnes ; et voilà comment ont pu s'introduire ces quelques mots coptes dans la langue basque, de même que les mots fedea, fcria, cerwi,airea, anima, catea, etc., qu'elle a évidemment pris àefide*, ferla, cœtnm i aer 1 anima, eatena, quoique le fond de la langue basque ne soit pas plus du latin que du copte.
D'après le calcul du docteur Young, il suffirait de trois mots semblables dans deux langues pour qu'il y eut six chances contre une que ces trois mots ont une source commune.
Nous savons fort bien que si le nombre limité des éléments oraux doit souvent amener des analogies graphique et phonique, la double coïncidence de cette analogie avec celle de l'idée est beaucoup plus difficile , et c'est sur cette difficulté qu'est basée la certitude de la science; mais le docteur Young ne semble pas avoir tenu compte de toutes les raisons que nous avons données plus haut; et, du reste,
quand son calcul serait rigoureusement vrai, quand ces trois mots semblables viendraient d'une langue mère ou d'une langue sœur, que prouverait cette similitude pour l'identité des langues ? On trouve dans la langue espagnole plusieurs mots mexicains , goths , grecs, arabes et cantabres, sans qu'il y ait la moindre analogie avec la masse des vocables ou la structure grammaticale de ces langues. Si pour quelques mots qu'une langue peut avoir en commun avec une autre, il fallait conclure qu'elles sont identiques, dès-lors le français serait du breton , l'italien de l'allemand , l'allemand du slave , le slave du hongrois , le hongrois du turc , le turc de l'arménien , de l'arabe et du persan , le persan de l'indou, l'indou du malais , et ainsi de suite jusqu'à conclure, comme on l'a fait , à l'identité des langues. Mais si l'allemand est de l'italien , pourquoi nous faut-il tant d'années pour l'apprendre? Si le breton est du français, pourquoi les Français n'en comprennent-ils pas une seule phrase ni prononcée ni écrite? Et si les mots ne se corrompent pas et si les langues ont une source identique, pourquoi le même mot est-il polysyllabe dans une langue et monosyllabe dans l'autre? pourquoi, dans certaines
langues, y a-t-il quatre ou cinq consonnes pour une voyelle, et dans d'autres, quatre ou cinq voyelles pour chaque consonne ? Enfin, pourquoi, dans Tune, trouvons-nous plusieurs mots pour indiquer une idée qui manque d'expression dans l'autre ?
Si, quand il y a trois mots semblables dans deux langues, on doit croire que ces mots dérivent d'une même langue; cent, mille, dix mille mots n'offrant aucune espèce d'analogie ni de signe ni d'idée avec une autre x ne prouveront-ils pas aussi quelque chose à leur tour? Ne devons-nous pas reconnaître qu'il ne peut y avoir identité entre deux langues que lorsque plus de la moitié des vocables et des règles grammaticales de l'une sont en rapport avec le vocabulaire et la grammaire de l'autre?
Pour revenir au point d'où cette digression nous a un peu éloignés , nous dirons que nous avons déjà distingué en Europe cinq langues : le karalite ou esquimal, le lapon ou finnois, le hongrois ou madjar, le Scandinave ou suédois, et le slave.
Continuons.
Il est de fait qu'en Norwége, on parle des dialectes qui ne sont ni danois, ni suédois ; et que le danois qui diffère du suédois n'est pas
non plus identique avec les dialectes du jutland, dont les mots, comme dit Balbi, diffèrent au point d'être inintelligibles T à qui n'en a pas appris la signification. Cependant, pour faire voir que nous ne mettons pas d'exagération dans la revue que nous faisons des langues celtes, nous allons passer de suite au teuton.
Teuton. Ce que nous venons de dire ne nous fera pas nier les ressemblances réelles quand elles existent; et ceux qui connaissent l'allemand et l'anglais auront déjà vu qu'il y en a de fort prononcées entre le suédois et ces deux langues. Cependant, eld, feu, b'id, doux, ne sont pas des mots teutons; l'allemand dit feurr pour le feu; et sur une vingtaine de mots synonymes correspondants à doux , lieb icli est le seul qui s'en rapproche un peu, mais il vient de Il be amour.
Il serait très-facile de tirer, soit de la langue suédoise, comme du norwois de la campagne, soit du danois actuel et des différents patois du jutland plusieurs centaines de mots qui prouveraient l'existence d'une langue Scandinave autre que la teutonique et la batave dont nous parlerons bientôt.
On trouve aussi beaucoup de ces mots dans la langue angle que les Danois et les Angles
importèrent dans les Iles Britanniques, et que des Ecossais reportèrent en Norwége.
Ce qui semblerait prouver surtout que, malgré toutes les apparences, ce ne doit pas être le teuton qui s'est greffé sur le Scandinave mais le Scandinave sur le teuton, c'est qije beaucoup de mots suédois n'ont pas encore leurs équivalents en allemand; tel est, entr'autres, le mot suédois beliz, champignon, qui est encore traduit en allemand par erd ou feldswamm % mot à mot : éponge de la terre.
Quelques mots Scandinaves passés dans la langue anglaise ont altéré sensiblement leur signification; ainsi, gom, qui veut dire palais en suédois, signifie gencive (gum) en anglais. Ce mot est encore rendu par chair des dents en teuton. Quand on trouve un mot comme disk, qui est à la fois suédois, allemand (ihch) % italien (desco), et anglais (dish), il serait bien difficile de dj/e s'il était d'abord suédois ou teuton. En anglais, il change encore de signification, et de table qu'il signifie. dans les autres langues, c'est un plat, un mets, en anglais.
Plusieurs écrivains ont fait remarquer l'effet de la conquête des Normands sur la langue des Anglais, effet qui s'est surtout manifesté sur le
nom des animaux qui conservent, vivants, le mot saxon du peuple qui les soignait, et morte, le nom que leur donnait le conquérant qui les mangeait. Il ne serait pas difficile de voir aussi les effets que produisit sur les Anglais la domination saxonne : le verbe bid, par exemple, signifie ordonner en anglais ; il vient évidemment du verbe Iriilen saxon, qui ne signifie que prier, demander en allemand; mais nous savons ce que c'est que la prière d'un maître. Un seul mot peut donc décider, comme on le voit, toute une question dans un fait historique où l'amourpropre de deux nations compliquerait l'obscurité de la tradition. Et on méprise la science des mots !
Nous allons donner une petite liste de ces mots Scandinaves qui ne se trouvent pas dans l'allemand :