CHAPITRE IV
(les villes et châteaux de Josselin, Brooii, Blain, le Guildo, Jugon et d'autres encore.
Le premier usage qu'Olivier fit de cette liberté fut de porter plainte au roi de France. Celui-ci prononça une sentence, le 20 juillet 1388, par laquelle les cent mille francs devaient être restitués en cinq annuités, les places et châteaux forts extorqués, restitués immédiatement. Une réconciliation, plus feinte que réelle, s'ensuivit naturellement ; trois ou quatre fois déjà, les deux rivaux s'étaient tendu la main pour mieux se déchirer ensuite.
Olivier de Clisson trouvait bientôt d'autres ennemis non moins dangereux que le duc Jean dans les ducs de Berry et de Bourgogne, devenus régents après la catastrophe du Mans.
Pourchassé par les troupes du duc de Bourgogne, qui avaient mission de l'emprisonner afin qu'il se justifiât de l'accusation, portée contre lui, de s'être enrichi illicitement, le connétable s'enfuit en hâte de Montmédy et chevaucha vers Josselin jusqu'à ce qu'il fût arrivé sans encombre dans son château fort, bien pourvu d'armes et de provisions.
C'est là sans doute que lui arriva l'écho de l'arrêt du 19 décembre 1392 qui le déclarait déchu de sa charge de connétable et banni du royaume « comme faux et mauvais traître envers la couronne de France. »
72 ESSAI SUH LI-: POMUOËT.
Cette disgrâce de Clisson provoqua une véritable guerre civile en Bretagne. Jean IV, trop heureux de ce nouveau prétexte, porta le premier coup A. Josselin, le cœur de la résistance de son ennemi. Ayant concentré précipitamment une nombreuse armée, il se présenta soudain sous les murs de la vieille cité du Porhoët. Mais Clisson en était sorti à temps. Seule, Marguerite de Rohan, son épouse, y restait enfermée. Le duc résolut de faire prisonnière l'ancienne veuve de Beaumanoir et d'enlever la ville.
Une furieuse attaque fut livrée contre les vieilles tours. « L'armée ducale était divisée en deux corps : le sire de Malestroit et le vicomte du Fou commandaient les Bas-Bretons. Pierre de Craon dirigeait l'autre aile, où se trouvaient les Bretons Gallos. Les troupes de Craon devaient attaquer le côté Est de la ville, tandis que les Bas-Bretons, qui avaient de longues rangées de boutons à leurs habits, campaient à l'Ouest, sur les bords de l'Oust ; dans le pays, on appelle encore le lieu de leur séjour, le camp des Boutonnés. De part et d'autre, l'on montra à la lutte beaucoup d'acharnement. Les machines de guerre étaient si près des murailles que les assiégés y mettaient le feu avec des torches enflam- . niées. Le château fort était solide, mais les mui^
de la ville s'ébranlaient en plusieurs endroits. La famine se fît bientôt sentir et les défenseurs de la place, trop peu nombreux, succombaient à la peine. Une nuit, un homme dévoué et résolu sortit et, traversant le camp du duc, avertit Clisson qu'il était temps d'aviser, s'il voulait sauver la ville et son château de Josselin. Le vieux batailleur n'avait pas assez de soldats sous la main, il eut recours à la politique (1). » Il fît agir deux femmes influentes et le siège de Josselin fut levé, mais à quelles conditions ! Clisson renonçait à son privilège de ne pas comparaître pendant huit ans devant le duc ; non seulement il abandonnait les quatre-vingt mille francs qui lui étaient encore dus par celui-ci, mais encore il avançait cinquante mille francs. Les clefs de Josselin devaient être présentées au duc par Robert de Beaumanoir, pour être ensuite remises aux mandataires de Clisson : les vicomtes de Rohan et du Fou.
Jean IV s'étant éloigné, Clisson refusa de se rendre à la Chèze pour ratifier l'accord et il fallut, l'année suivante (LS9i), l'intervention du roi de France pour déterminer les deux adversaires à convenir d'une trêve. Les négociations ne purent aboutir et
(1) Lefranc, Histoire de Clisson.
74 ESSAI SUK LE POIUIOliT.
la guerre se ralluiria plus active que jamais, mais, cette fois, le duc abaiidoima le Porlioët pour porter son attaque vers le Peiithièvre.
Les querelles sanglantes du duc de Bretagne avec le connétable ne furent entièrement apaisées qu'en 1396. Clisson, appelé à Vannes pour signer une paix définitive et complète, accepta le rendez-vous, à la condition seule, que le jeune héritier de Bretagne serait envoyé comme otage à Josselin, pendant la durée de l'entrevue. Jean IV parut enfin sincère et confia son jeune fils, âgé de sept ans, au vicomte de Rohan, le chargeant de l'aller conduire au châtel Josselin. Devant cet acte généreux, Clisson oublia ses rancunes. Aussi grand seigneur que noble chevalier dans cette circonstance, il partit à la rencontre de l'héritier de Bretagne pour lui faire honneur, et le reconduisit lui-même à Vannes, où il le remit aux mains de son père.
La réconciliation était sincère. Jean IV accorda l'exemption de rachat (1) au territoire de la Chèze, comme faisant partie du Porhoët qui déjà en était
(1) Droits de rachat : ces droits, payables à la couronne par les héritiers des fiefs, correspondaient à ce que nous appelons aujourd'hui les droits de mutation. Ils avaient été institués par Jean le Roui pour remplacer le droit de bail. Les héritiers mineurs abandonnaient à leur suzerain direct (car les seigneurs exerçaient aussi ce droit dans leurs fiefs) une année de revenu, sous prétexte de subvenir aux charges militaires dues par le fief.