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que des Pères ; mais il cherchait des règles de morale et des gages de tranquillité pour l'Etat. Comme Luther, il vit donc avec une grande défaveur tout ce qui ressemblait à la spéculation. Son but était de réformer avec mesure la société et l'Etat, de faire pénétrer plus de raison et plus de Justice dans quelques-unes de ses lois essentielles, empêcher surtout l'inégalité de se développer à l’excés, et il croyait à tort sans doute, mais fermement, que des lois usuraires n’eussent pas manqué d'atteindre eu partie au moins ce beau rève d’un bon législateur et d’un scrupuleux homme d'état.
Nousavons vu comment les Monts de Picété créés en Jtalie, et dans la suite un peu partout pour empêcher les trop grosses usures, avaient dépassé les exces des plus rigoureux prêteurs. Bodin ne les critique pas quand ils fonctionnent, dans des conditions normales, ce qui tend à prouver que la valeur de ces maisons de prêt sur gages dépendait de la bonne ou mauvaise gérance de leurs administrateurs. «Les Monts de Piété institués ès villes d'Italie sont utiles, dit-il, honnêtes et charitables, et soulagent grandement les pauvres (1) ». Tous n'avaient pas été formés dans le seul but de rendre un service temporaire aux gens dans le besoin, plusieurs fonctionnaient, paraît-il, à la manière de nos assurances sur la vie, c'est du moins ce que nous apprend Bodin.
(1) Boni, : Livre de la République », livre VI,
«Celui qui a une fille, dit-il, au jour de sa naissance met cent écus au Mont de Piété, à la charge d'en recevoir mille pour la marier, quand elle aura dix-huit ans ; si elle meurt auparavant les cent écus sont acquis au Mont ». Les autres Monts de Piété prêtaient aux pauvres gênés,qui « bâillaient un gage suffisant » Jusqu'à concurrence de la somme de dix écus. Si le débiteur ne rendait les dix écus à l’époque fixée, le gage était vendu au plus offrant et la plus-value était . rendue au débiteur. Quoique ces établissements demandassent un intérêt de cinq pour cent, Bodin les voit avec une certaine faveur. Ils avaient été créés d’ailleurs par les adversaires du prêt à intérêt, cette particularité pourrait expliquer la faveur de Bodin : « Cela se faisait, dit-il, pour obvier aux plus grandes usures desquelles les pauvres gens sont ruinés en ce pays-là et pour empêcher la saisie et la distraction des meubles à vil prix ».
Bodin qui se montre l'adversaire résolu du prêt critique par là même l'emprunt à intérêt ou par voie d'annuités quand il arrive à parler des finances publiques. Il recommande par contre les emprunts forcés. « C'est un curieux spectacle, dit un contemporain (1), que celui de cette intelligence vigoureuse et élevée tantôt triomphant des idées fausses les plus répandues, tantôt succombant à son tour sous le poids des préjugés de son temps ».
(1) Henri BAUDRILLART. J. Bodin et son temps, 1853.
Dans cette maticre en effet, Bodin se fait malheureusement le défenseur de toutes les théories que nous Savons erronnées.
Ilest plaisant de constater que le xvi° siècle qui à fait sans contredit un pas énorme dans la légitimité du prêt à intérêt ne le doit certes pas à son plus grand économiste, qui trompé par de fatales apparences s'est fait ici le coadjuteur complaisant des artisans des erreurs du passé.
Au xvr° siècle le prêt était encore condamné, sinon dans la doctrine au moins dans Ia pratique générale et par les lois sévères qui visaient l'usure. Mais chose digne de remarque, l'autorité civile et l'autorité écclésiastique qui se faisaient les champions de ces rigueurs pratiquaient des emprunts pour leur propre compte et qui ne manquaient pas de produire de larges profits à ceux qui leur bâillaient les fonds.
Nous avons vu Bodin s'indignant des procédés de l'Eglise qui se permettait à ellemême ce qu'elle défendait aux autres. Il regrette plus loin la conduite des princes séculiers et du roi lui-même quirecherchent dans des emprunts coùtant de gros intérêts un moyen de faire face à leurs engagements toujours nombreux. « Les princes, dit-11, empruntent et paient usures excessives de tous les côtés, et non seulement les princes, mais aussi les seigneuries et républiques qui plus, quimoins, etcelagrandement à tort ». Il sent cependant la nécessité de l’emprunt pour un gouvernement, mais quand l'on devra recourir à cette mesure, c’est à
l'emprunt forcé que l’on demandera les fonds dont on a besoin.
Sur toute la ligne Bodin refuse aux prêteurs le droit d'exercer leur métier. Il n'indique pas de sanction à une pareille défense, et ne fait même pas allusion à celles qui existaient de son temps. On s'explique difficilement qu'un esprit libéral conime Bodin se soit montré aussi peu avisé, mais nous n'avons qu'à signaler la réalité quelle qu'elle soit, car il est évident que le grand économiste n’a pas varié sur cette question.
Si l’on voulait pourtant rechercher longuement le secret de pareilles tendances, on finirait peut- Ôôtre par découvrir que seul lintérêt que portait aux pauvres, aux déshérités, l’auteur de la Æépublique, a pu le déterminer à trancher ainsi cette question. C'est toujours cet esprit de Justice et de charité qu'avec Bodin et de son temps, Thomas Morus introduisit dans la science politique. Cet esprit que l'Evangile avait revélé, et que la lente action du christianisme avait fait passer dans les àmes et même dans les faits. Inspirés des mêmes sentiments, dans leurs pathétiques exhortations aux puissants de la terre, les Pères de l'Eglise avaientété conduitsaux mêmes conclusions. Aussi faut-il chercher chez eux l'accent d’une ardente humanité et non pas des notions müûries d'une exacte économie politique. Bodin marche sur leurs traces, Sa religion est plus humaine, il n'aime pas les pauvres pour Dieu, il les aime pour eux-mêmes, parce qu'ils souffrent et que la souffrance lui déphaïît, qu'elle détruit l'harmonie qu'il
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rêve: L’usure qui fait ces pauvres ou qui aggrave leurs misères lui déplaît. C'est la continuation de la tradition ecclésiastique formellement opposée à l'intérêt de l'argent, qui se trouve en conformité avec Morus dont nous parlions tout à l'heure quand il s’écrie : « Est-il juste qu'un usurier, un homme qui ne produit rien, méne une vie délicate au sein de l'oisiveté, tandis que le manœuvre, le charretier, l'artisan, le laboureur, vivent dans une sombre misère, se procurant à peine la plus chétive nourriture ». (1) ;
Mais Bodin comme les Pères, com ne Thomas Morus, comme son siècle s'était trompé. Tous ils avaient été trop loin en attribuant exclusivement la misère des salariés et des petits à la cupidité des propriétaires et la rapacité des usuriers; cette erreur, assurément fort grave, montre que Bodin, pas plus que son siècle, n'avait su se rendre un compte exact des rapports du capital et du travail.
Etienne Pasquier se montra comme Bodin fort soucieux de l'économie dans les dépenses, de l’ordre dans les finances publiques. Indépendamment de ses « Recherches » et du « Pourparler du Prince » qui est à sa manière un traité de la République, ilnous a laissé des lettres dans lesquelles il développe plusieurs questions économiques. Comme Bodin, il voit dans l’usure le moyen le plus propre à ruiner les peuples et à soulever les
(1) Taomas Morus. — L’Uutopie.
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malheureux. Les scandales des financiers, les prodigalités des princes trouvent chez lui un blâme sévère.
Antoine de Montchrétien dans son « Traicté de l'Economie politique », se montre moins réservé. Certes, il combat le luxe et les folles dépenses, mais n'approuve pas les lois somptuaires. Il veut qu'il y ait une économie nationale, une monnaie nationale, mais il désire aussi qu'on laisse un libre cours à la monnaie étrangère de bon poids et de bon aloi, le prêt devrait être librement consenti, et l'intérèét modéré devrait être permis. Il veut la liberté des conventions en matière de prêt comme la liberté du commerce en matière d'échange. « Le commerce estant du droit des gens, doit être égal entre égaux, et sous pareilles conditions entre pareils » (1).
C’est ainsi que, malgré les hésitations des uns et la perspicacité des autres, une connaissance plus nette des besoins sociaux se fait jour.
On comprerd le parti que l’on peut tirer du capital argent, de cet instrument merveilleux qui, deux siècles plus tard, métamorphosera le monde. Mais pour en arriver là, il faut qu'il circule, qu'il passe facilement de mains en mains, par conséquent que l'usage en soit possible à tous, ce qui se produira sans doute, si l'on engage les capitalistes, les prêteurs, à s'en dessaisir non
(1) À. ne MonroHRÉTIEN. — Traicté d'Economie politique.
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seulement sans crainte, mais encore avec l'espoir d'un gain juste et modéré.
Sully, dans ses « Mémoires des sages et royales économies d'Etat » se montra cependant peu disposé à favoriser de son pouvoirle commerce del'argent. Il porta, comme on le sait, tous ses soins à l’agriculture qu'il considérait à tort comme Ja source exclusive de toute richesse, précurseur en cela de l’école des physiocrates. En dehors de l’agriculture, il négligea presque les intérêts de l’industrie et c'eût été à cette branche de l'activité humaïne que la liberté du commerce de l'argent eût été le plus favorable. Il était partisan des lois somptuaires et il s’efforça d'arrêter par des restrictions de ce genre le luxe des vêtements et Jusqu'à l'industrie de la soie qui devint, plus tard, si prospère etqui apporta, à une grande partie de notre pays, une activité extraordinaire.
En résumé, le tribut fourni par les économistes du xvr siècle, à la cause du prêt ne fut pas de grande importance, et ce n’est pas parmi eux qu'il faut chercher des défenseurs bien con vaincus de l’usure.