LIVRE II
CIIATITUE IX.
a CO
On peut faire de semblables observations sur quelques-unes des autres périodes dans l’ancienne table, particulièrement sur la période de 1793 k 1800, qui a été déjà discutée.
On trouvera d’un autre côté que , si le rapport des naissances aux morts pendant chaque période était estimé avec quelque exactitude, et comparé avec la moyenne de la population ; le taux du progrès de la population, déterminé parce critérium, s’accorderait de très près, dans toute période, avec le taux du progrès déterminé par l’excès des naissances sur les morts , après avoir appliqué les corrections proposées. Et de plus, il est digne de remarque que, si les corrections proposées étaient un peu inexactes, ce qui est probable, les erreurs provenant de pareilles inexactitudes seraient probablement beaucoup moins considérables que celles qui doivent nécessairement provenir de la supposition sur laquelle l’ancienne table est basée; savoir que les naissances ont en tout temps le même rapport à la population.
Je ne pense pas sans doute à rejeter les estimations de population faites de celte manière, quand on ne peut trouver de meilleurs matériaux; mais, dans le cas en question, les registres des sépultures et ceux des baptêmes sont donnés pour toutes les années depuis 1780; et ces registres, avec la base solide du dernier dénombrement, fournissent un moyen de donner une table plus correcte de la population de 1780 qu’on n’en avait eu auparavant, et de montrer en même temps l'incertitude des estimations faites seulement d’après les naissances, particulièrement quand on a en vue de calculer le progrès de la population pendant certaines périodes. En estimant la population entière d’un grand pays, deux ou trois cent milliers ne sont pas d’une grande importance; niais en estimant le taux d’accroissement pendant une période de cinq ou dix ans, une erreur de cette force est par trop importante. Il nous sera permis, je pense, de mettre une différence essentielle dans nos conclusions relatives au taux d’accroissement pour l’une quelconque des périodes de cinq ans à laquelle nous voudrons nous arrêter, selon que l’addition faite à la population, pendant le terme en question, sera 63,000 ou 277,000, 143,000 ou 436,000 , 639,000 ou 417,000.
tjuant aux périodes antérieures à 1780, comme les registres des baptêmes et des sépultures ne sont pas donnés pour toutes les années, il n’est pas possible d’y appliquer les mêmes corrections. Et il est évident que, dans la table calculée d’après les naissances avant cette période, quand les registres ne sont donnés que pour des années éloignées les unes des autres, il peut en découler de très grandes erreurs.
non-seulement par la variation dans le rapport des naissances à la population sur les moyennes de cinq ans, mais encore parce que les années individuelles ainsi produites ne représentent pas ces moyennes avec assez d'exactitude
Un léger coup-d’œil jeté sur l’utile table des baptêmes, des sépultures et des mariages, donnée dans les observations préliminaires des extraits de population , montrera combien peu de confiance on peut mettre dans les conclusions relatives à la population que l’on tire du nombre des naissances, des morts ou des mariages dans des années individuelles. Par exemple, estimons la population dans les deux années 1800 et 1801, comparées avec les deux années suivantes 1802ct 1805, d’après le rapport des mariages à la population, en supposant que ce rapport est toujours le même; nous verrons que, si la population dans les deux premières années fut de 9,000,000, elle a dû être, dans les deux autres années qui les suivent immédiatement, beaucoup au-dessous de 12,000,000; et qu’ainsi elle paraîtrait s’étre accrue de plus de 5,000,000, c’est-à-dire de plus d’un tiers, dans ce court intervalle. Le résultat d’une estimation faite d’après les naissances pour les deux années 1800 et 1801, comparées avec les années 1805 et 180i, ne serait gnères différent; du moins une telle estimation indiquerait un accroissement de 2,000,000 en trois ans.
Le lecteur n’a pas lieu d’être surpris de ces résultats, s’il se souvient que les naissances, les morts et les mariages ne sonique dans un petit rapport avec toute la population, et que par conséquent les variations qui se trouvent dans l’un de ces éléments et qui peuvent avoir lieu pour des causes momentanées, ne doivent pas être accompagnées de variations analogues dans la masse totale de la population. Un accroissement d’un tiers dans les naissances, qui arriverait dans une année, au lieu d’accroître la population d’un tiers, ne l’accroîtrait peutêtre que d’un huitième ou d’un neuvième.
Il s’ensuit donc, comme je l'ai établi dans le chapitre précédent, que la table de population pour le siècle qui a précédé 1780, calculée d’après les comptes-rendus des naissances seulement , de dix en dix ans, ne peut être considérée que comme une approximation très grossière de la vérité, en l’absence de meilleurs matériaux, et qu’on peut à peine
1 Par l'une ou l'autre de ces causes, j'estime très probable que, dans la table pour 1760 et 1770, les nombres qui indiquent un accroissement de population si rapide dans cet intervalle , ne sont point entre eux dans un juste rapport. Il y a lieu de r toile que le nombre douué pour 1770 est trop grand, (fiole de l'auteur.)
LIVnE 11. — CHAPITRE IX.
s’y lier pour comparer les taux d’accroissements h des époques particulières.
La population de 1810, comparée à celle de 1800 corrigée comme nous l’avons proposé dansée chapitre, indique un accroissement moins rapide que la différence entre les deux dénombrements ; et de plus il a paru que le rapport supposé des naissances aux morts de 17 à 29 1 ,/2 est plutôt au-dessous qu’au-dessus de la vérité. Cependant ce rapport est tout-à-fait extraordinaire pour un territoire riche et bien peuplé. Il ajouterait à la population d'un pays 1/79 par an; et s’il contenait, d’après la table II d’Euler, insérée au chapitre XI sur la fécondité des mariages, il doublerait le nombre des habitants eu moins de cinquantecinq ans.
C’est un taux d’accroissement qui, dans la nature des choses, ne peut pas être permanent. Il a été occasionné par l’effet d’un grand accroissement de demande de travail, combiné avec un grand accroissement de force de production, soit dans l’agriculture, soit dans les manufactures. Ce sont les deux éléments nécessaires pour donner un encouragement efficace à un rapide accroissement de population. Si l’un des deux manque, le stimulant s’affaiblit immédiatement, ce qui n’est que trop probable en ce moment.
Mais nous avons obtenu un résultat frappant, relatif au principe de population. Nous avons acquis la preuve que, malgré les grandes villes, les manufactures, les habitudes contractées du luxe et de l’opulence, si les ressources du pays permettent un rapide accroissement, et si ces ressources sont si avantageusement distribuées qu’elles produisent une demande de travail constamment croissante, la population ne manquera point de leur tenir tête.
CtlAPlTRE X. — DES OBSTACLES A LA POrDLATIOK ES ÉCOSSE ET EK IRLAKDE.
Une étude détaillée de la statistique de l'Écosse fournirait beaucoup d’exemples propres à jeter du jour sur le principe de population. Mais j'ai donné à cette partie de l’ouvrage tant d’étendue, que je crains de lasser enfin la patience du lecteur. Je me bornerai donc à faire remarquer ici quelques circonstances qui me paraissent assez frappantes.
Il y a tant d’omissions reconnues dans les registres des naissances, morts et mariages de la plupart des paroisses d’Écosse, qu'on n’en peut tirer que très peu de conséquences sûres. Plusieurs donnent des résul-
OBSTACLES A LA POPULATION EN ÉCOSSE ET EN IRLANDE. SfiS Uts fort extraordinaires. Dans la paroisse de Crosmicliael dans lürcudbright, la mortalité parait n’avoir été que de 1 sur 98, et les mariages annuels dans le rapport de 1 à 192. Ces rapports indiqueraient une salubrité absolument inouïe et une influence vraiment étrange de l'obstacle privatif. Mais on ne peut douter qu’ils ne soient dûs principalement à l’omission dans les registres d’un grand nombre de sépultures, et à ce que plusieurs mariages du lieu ont été célébrés dans d’autres paroisses.
En général cependant il parait , par les registres qui sont réputés exacts, que dans les paroisses de campagne la mortalité est petite, et que les rapports de 1 sur 45, 1 sur 50, 1 sur 55, ne Sont pas rares. Selon une table des probabilités de vie, calculée par M. “NVilkie, d’après les registres de mortalité de la paroisse de Kettle, la probabilité de vie’ d’un enfant naissant est 46’0 *, par conséquent très grande; et le rapport de ceux qui meurent dans l'année 1/10. M. Wilkie ajoute que d’après les comptes-rendus de 56 paroisses qui ont été publiés dans le premier volume de l’ouvrage, la probabilité de vie d’un enfant naissant parait être 40’5; mais dans une table insérée au dernier volume, et calculée pour toute l’Ecosse d’après le dénombrement du docteur Webster, la probabilité de vie h la naissance ne parait être que de 51 ans *. Ce dernier résultat toutefois lui semble devoir être trop petit, parce qu'il n’est guère supérieur a celui que donne le calcul relatif à la seule ville d’Edimbourg.
Les registres tenus en Écosse sont si incomplets, que dans les extraits qu’on en a publiés, ou ne trouve des états de population que pour 99 paroisses. Si, d’après ces étals, il est permis de former un jugement, on en doit inférer que ce pays jouit d’une rare salubrité, et que le nombre proportionnel des naissances y est singulièrement petit. La somme de la population de toutes ces paroisses en 1 80 1 était 2 1 7,875 la moyenne des sépultures, pour cinq années finies en 1800, a été 5,815, cl celle des naissances, 4,928*. 11 en résulte que daus ces paroisses, la mortalité n’a été que de 1 sur 56, et le rapport des naissances de 1 sur 44. Ces rapports sont si extraordinaires, qu’il est dillicile de croire qu’ils ne s'éloignent pas de la vérité. En combinant ces résultats
1 Slaliiticnl accounl of Scolland , vol. I, p. 1157.
* L’espcranee ( expectation ). Il s'agit sûrement de la probabilité dé la vie douteuse,ou du terme auquel parviennent la moitié des enfants naissants. (P. Prévost.) 1 Sialislical arcounl of Scolland , vol. II, p. M7. — ' Ibiil., vol. XXI, p. 5S3. J Poputaliu n Abstract, Paritli ttrgistcrs, p. 439. — * Ibid., p. r38.
1,1 VUE il. — CHAPITRE X.
avec les calculs de M.Wilkie, on trouvera probable que le rapport des morts et des naissancesen Écosse soit moindre que celui que nous avons déterminé pour l’Angleterre et le pays de Galles, c’est-k-dire, moindre pour les décès que celui de 1 à -40, et que celui de 1 à 50 pour les naissances. Du reste, il parait que le rapport des naissances aux morts est généralement reconnu être de ik 5‘.
Il est encore plus difficile de hasarder une conjecture sur les mariages. Ils sont si irrégulièrement enregistrés, que dans V Extrait de la population (population abstract ) on n’en a pas donné le relevé. J'aurais cru, d’après Y Exposé statistique (statistical account ), qu’en Écosse il y avait plus de tendance au mariage qu’en Angleterre : mais s’il est vrai que dans ces deux pays, le rapport des morts aux naissances soit le même, ainsi que celui des unes et des autres k la population totale, le rapport des mariages ne peut pas être fort différent. Remarquons toutefois qu’a supposer dans les deux pays l’obstacle privatif également efficace et la salubrité pareille , il faut que l’Écosse éprouve le besoin et la misère k un plus haut degré , pour que la mortalité y soit portée au même point qu’en Angleterre , parce que celle-ci a plus de villes et de manufactures.
En général, les exposés statistiques de l’Écosse font voir que la condition des classes inférieures y a été améliorée pendant le cours de ces dernières années. Le prix des subsistances y a haussé; mais presque partout le travail y a crû dans une proportion plus forte. On remarque en plusieurs paroisses, que le peuple y mange plus de viande de boucherie qu’autrefois, qu’il y est mieux logé et mieux vêtu , et qu’il y a gagné du côté de la propreté.
Une partie de ces progrès est due probablement k l’influence croissante de l’obstacle privatif'. On observe que, dans quelques paroisses, on a pris la coutume de se marier tard ; et on peut juger qu’il en est de même dans d’autres, par le rapport des naissances aux mariages, joint k diverses circonstances. L’auteur qui donne l’état de la paroisse d’Elgin*, en faisant rémunération des causes générales de dépopulation en Écosse, insiste sur la réunion des fermes, comme tendant k décourager le mariage et k faire sortir du pays la fleur de la jeunesse. Il parle aussi du luxe comme d'une autre cause de découragement, qui tout au moins
• Statistical account nf Scotland, vol. XXI, p. 583.
* C'est-à-dire, comme cela a été expliqué en détail au cltap. Il, du liv. I, relatif à tout ce qui tend à prévenir l'accroissement de la population. (Sole des traducteurs .)
1 Statistical account , vol. V, p. 1.
retarde le mariage jusqu’à un âge si avancé , que les enfants qui en naissent semblent être une race abâtardie. «Combien en conséquence, dit-il, voit-on d'hommes de tout état se vouerait célibat! combien de jeunes personnes de tout rang ne se marient point, qui, au commencement du 1 8* siècle et jusqu’à l’an 1 745 *, seraient devenues mères d’une postérité nombreuse et florissante ! »
Cet effet s'est surtout fait sentir dans les parties de l’Écosse où la population a été un peu diminuée par l'introduction des fermes en pâture ou d’un système perfectionné d’agriculture, qui exige un moindre nombre de mains. En estimant la diminution de la population en Écosse, à la fin du 4 8" siècle ou au commencement du 4 ff", par le rapport des naissances à différentes époques, on a probablement commis la même erreur que j’ai relevée à propos de la Suisse , et par conséquent on a cru celte diminution plus grande qu’elle n’était réellement’.
En général, on peut conclure de ces divers étals de population, que les mariages se fout en Ecosse à une époque plus tardive qu’autrefois. Il y a cependant des exceptions. Dans les paroisses où les manufactures se sont introduites, et où les enfants trouvent à s’occuper dès l’âge de six ou sept ans, on est dans l’usage de se marier de bonne heure. Tant que la manufacture prospère, on s’aperçoit peu du mal qui résulte de cet usage : l’humanité souffre de penser que l’une des causes qui dérobent aux yeux de tels maux est la grande mortalité des enfants. Ces morts prématurées font place à de nouvelles familles.
Ailleurs, comme dans les îles Hébrides et dans la Ilaute-Écosse , où le partage des propriétés foncières a fait croître la population , il arrive aussi qu’on se marie plus tôt qu’auparavant, quoiqu'on n’y ait pas introduit de manufactures. Mais là aussi la pauvreté, qui est la suite de cet usage, n’est que trop manifeste. Dans le compte-rendu de la paroisse de Delting, dans les iles Shetland’, il est dit que l’on s’y marie fort jeune et que celle coutume est encouragée parles propriétaires, qui cherchent à avoir sur leurs terres autant d’hommes qu’il leur est possible pour la pêche de la morue; mais que ceux qui contractent ces mariages pré-
* On sait assez que cette année , qui est celle de la bataille de Culloden, fait époque dans les fastes de l'Écosse. (Noie du traducteur.)
’ L’un’des auteurs qui ont coopéré aux exposés statistiques (Stalistical aecounts) fait une remarque à ce sujet. Il observe que les naissances paraissent avoir eu autrefois, à la population totale, un rapport plus grand que celui qui a lieu de nos jours. Probablement, dit-il, les naissances étaient plus nombreuses, et la mortalité plus grande. Paroisse de Monlquhiller , vol. VI, p. 121 ( Note de l'auteur.)
5 Vol. I, p. 58S.
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