‹ Essai sur le principe de populationChapitre 131 sur 368 · LIVRE II. — CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE X

années de détresse dans lesquelles on a ressenti le besoin d'une manière très cruelle. En 1680, la famine enleva tant de familles que, dans un espace de six milles , un pays auparavant bien peuplé n'olfrait pas un seul feu1. Les sept années qui terminèrent le 17” siècle furent appelées les années stériles. Le compte-rendu de la paroisse de Montquhilter" porte, que de 16 familles qui vivaient sur une ferme, 13 furent éteintes; dans une autre, de 169 individus, il ne survécut que 5 familles, y compris les propriétaires. Des fermes étendues, qui à présent contiennent une centaine d’individus, furent tellement désolées par ce fléau, qu’on les convertit en pâturages de moutons. En général , les habitants de la paroisse furent réduits par la mort à la moitié de leur nombre, ou selon d’autres, au quart. Jusqu’en 1709, plusieurs fermes restèrent en friche. En 1740, la disette s’étant fait sentir, les pauvres furent réduits à la dernière misère, sans cependant mourir de faim. Plusieurs offraient de travailler pour un peu de pain , sans pouvoir trouver de l’emploi. Des hommes grands et forts acceptèrent avec reconnaissance deux pences (20 centimes) par jour pour tout salaire. Il y eut aussi beaucoup de détresse en 1782 et 1 783, quoique personne ne mourût de faim. « A cette époque critique, dit fauteur, si la guerre d’Amérique n’avait pas été terminée ; si les magasins abondants, surtout les magasins de pois, préparés pour la marine, n’avaient pas été mis en vente , quelle scène d’horreur et de désolation eût offert ce malheureux pays ! »

On trouve plusieurs descriptions pareilles dans les Exposés statistiques, mais ces exemples peuvent suffire pour faire connaître la nature et la violence des maux que le besoin de subsistances a causés de temps en temps en Ecosse.

L’année 1783 dépeupla quelques parties de la Ilaute-Ecosse; on cite même cette année comme étant la cause de la diminution qu’on a remarquée dans le nombre des habitants depuis le dénombrement de M. Webster. La plupart des petits fermiers, comme on pouvait s’y attendre, furent absolument ruinés par cette disette. Ceux de la Haute- Ecosse se virent obligés de quitter leurs montagnes, de descendre dans la Basse-Écosse pour y travailler en qualité de simples ouvriers1, et d’y chercher des moyens précaires de subsistance. Il y a des paroisses où, à l’époque du dernier dénombrement, l’elfet produit par cette année désastreuse se faisait encore apercevoir dans les maisons des fermiers

1 Paroisse de Duthil, vol. IV, p. 508.

* Vol. VI, p. 121 .

3 Paroisse de Kinkardine (comté de Ross), Vol. lit, p. 505.

OBSTACLES A LA ÎOPULATION EN ÉCOSSE ET EN IRLANDE. 275 ruinés, et où ie peuple en général s’en ressentait encore et offrait l’aspect de la misère.

Dans le compte-rendu de la paroisse de Grange i, dans le comté de lianiï, on observe que l’année 1785 mit fin ù toutes les espèces d’améliorations qui supposent des récoltes en vert, et força les fermiers à ne s'occuper que de la culture du grain. Presque tous les tenanciers furent ruinés. Avant cette époque , les consomptions étaient beaucoup moins fréquentes qu’elles ne l’ont été depuis. La cause en parait due à la disette de 1785 et à la mauvaise nourriture dont il fallut que le peuple se contentât; on l'attribue également à l’intempérie des saisons pendant les récoltes de 1 782 et 1 787, qui força les ouvriers à passer trois mois entiers exposés perpétuellement au froid et à l’humidité; mais par-dessus tout au changement qui s’est opéré dans la manière de vivre des classes inférieures du peuple. Autrefois chaque père de famille jouissait de quelque aisance, buvait de temps en temps un verre de petite bière, et tuait pour son usage un mouton de son troupeau. (I n’en est plus de même aujourd'hui. Le manque des choses les plus nécessaires à la vie, qu’éprouve fréquemment le pauvre; l’air humide et corrompu des maisons qui lui servent d’asyle; l’abattement où le malheur a jeté ceux qui ci-devant étaient au-dessus de la pauvreté; telles sont les causes principales des maladies qui régnent dans cette paroisse et de la grande mortalité qd’on y observe. Les jeunes gens sont emportés par la consomption ; les personnes plus avancées dans la carrière de la vie périssent par l’hyd ropisic et les lièvres nerveuses.

L’état de cette paroisse doit être considéré comme une exception à l’état général de celles d’Écosse, quoique dans le nombre on en trouve d’autres qui lui ressemblent. Cette triste situation est due sans contredit à la ruine des tenanciers et fermiers; et il n’y a pas lieu d’en être surpris, car on ne peut aisément concevoir une plus grande calamité pour un pays quelconque, que la perte de son fonds et de son capital agricole.

Il est à propos de faire observer ici que c’est h la disette et à la mauvaise nourriture de l’année 1785, qu’on attribue les maladies qui ont désolé cette paroisse. Dans plusieurs autres paroisses il en a été de même , et on dit en rendant compte de leur état , que quoiqu’il y ait eu peu de personnes que la famine ait fait mourir par son influence directe, presque toujours elle a été suivie de maladies mortelles.

On remarque aussi â l’égard de plusieurs paroisses, que le nombre

1 Vol. IX, p. 330.

Page 1