‹ Essai sur le principe de populationChapitre 136 sur 368 · LIVRE IL — CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE IL — CHAPITRE XI

de M. lîarton , intitulé Observations sur la probabilité de vie dans les Etats-Unis, où le rapport des mariages aux naissances est donné comme étant celui de I ii 4 1/2. L’auteur dit 6 1/2; mais les nombres d’où il tire cette expression ne donnent que 1 1/2. Cependant, comme c’est principalement des villes que ce rapport est déduit, il est probable que les naissances y sont exprimées par un nombre trop petit; et je pense qu’on ne court pas risque de le porter trop liant en substituant le nombre o pour représenter la moyenne des villes et de la campagne. Le même auteur établit la mortalité de 1 sur 48; si donc la population double tous les 25 ans, le rapport des naissances serait celui de 1 à 20. Dans toutes ces suppositions, le rapport des mariages aux décès serait celui de 1 à 2 2/9 ; et ce même rapport, corrigé par la soustraction des secondes et troisièmes noces, deviendrait celui de 1 à 2’7 à peu près. Il est impossible sans doute de supposer, que sur 27 naissances, il y a 20 personnes qui vivent assez pour parvenir au mariage. Mais si l'àge du mariage est antérieur de 10 ans à l’Age moyeu de la mort, comme cela est fort probable, il faudra comparer les mariages de l'année présente avec les morts qui auront lieu 10 ans plus tard, afin d’obtenir le vrai nombre proportionnel de ceux qui parviennent à l’état du mariage. En admettant le progrès dans la population que je viens de déterminer, l’accroissement des décès en 10 ans serait d’un peu plus de 0’3; et nous en tirerions pour dernier résultat, que sur 331 enfants naissants, il y en a 200 qui parviennent au mariage. C’est 20 sur 33, an lieu de 20 sur 27'. Les mariages comparés aux naissances qui ont lieu 4 ans plus tard, selon la règle que nous avons établie, donneraient en ce cas S’38 pour l’expression de la fécondité des mariages. Les calculs de M. llarton, sur l’âge auquel parviennent la moitié des enfants qui naissent, ne peuvent pas s’appliquer à l’Amérique en général. Les registres sur lesquels ils se fondent sont ceux de Philadelphie et d’une ou deux

1 Si les rapports donnés par M. Rarton sont exacts, la vie moyenne est en Amérique beaucoup moindre qu’en Russie. C’est pour cela que je n’ai pris que 10 ans pour la dilTéreuce de l’âge du mariage à celui de la mort , tandis qu'en Russie je l'ai supposée de 13 ans. Selon la manière de calculer du Rr l’ricc (vol. I, p. 272) pour l'estimation de la vie moyenne dans les pays où la population est progressive on trouverait la vie moyenne en Russie d’environ 38 ans (les naissances étant 1 sur 25, les morts 1 sur 30, et la moyenne 1 sur 58). Supposant ensuite l’âge du mariage lixé ii 23 ans, la différence des deux âges serait 13 ans. En Amérique, la vie moyenne, d’après les memes principes , serait de 32 1/2 ans seulement (les naissances étant 1 sur 20, les morts 1 sur 43, et la moyenne 1 sur 52 1/2). Supposant ensuite l’âge du mariage tixe à 22 ans 1/2, la différence des deux âges serait 10. [Note de l'auteur.)

FÉCONDITÉ DF.S MARIAGES

petites bourgades ou villages qui paraissent être moins salubres que ne le sont les villes moyennes en Europe, et qui ne peuvent par conséquent servira faire connaître l’état général du pays.

En Angleterre, le rapport moyen des mariages aux naissances parait avoir été, dans le cours de ces dernières années, à peu près celui de 100 h 550. J'ai estimé à 1/6 les omissions dans les naissances et dans les morts1 , mais je ne les imputerai ici que pour 1/7, afin de tenir compte en déduction de la partie des naissances qui ne résulte pas des mariages, c’est-à-dire, des naissances illégitimes. Ainsi, les mariages seront aux naissances comme 1 est à 4, et ils seront aux décès comme 1 est à 5*. Par la correction relative aux secondes et troisièmes noces, le rapport des mariages aux décès deviendra celui de I à 3'6. Supposons l’âge du mariage en Angleterre antérieur de 7 ans à l’âge moyen de la mort, l’accroissement qui aura lieu-dans les décès pendant ces 7 ans, d’après le progrès actuel de la population , qui est de 1/120 par an, se trouvera être de O’O. Ainsi le nombre proportionnel de ceux qui parviennent au mariage pourra être estimé de 200 sur 581 , ou un peu plus de la moitié ». Les mariages comparés aux naissances qui ont lieu 4 ans plus tard, donnent 4’156 pour la fécondité des mariages.

Ces exemples suffisent pour montrer la manière d’appliquer les règles qui ont été données ci-dessus, et qui doivent nous aider à déterminer, d’après les registres, d’un côté la fécondité des mariages, et de l'autre le nombre proportionnel de ceux qui parviennent à l’état du mariage.

■ Au chapitre Del obstacles à la population en Angleterre, liv. II, ch. VIII.

* Cela s’applique à l'état de la population avant 1S00. (A vie de l'auteur).

’ Les naissances étant I sur 30, les morts t sur 40, la moyenne est 1 sur 33. Si l'on suppose qucl'agedu mariage est fixé à 28 ans, la différence de cet âge à Page de 53 ans, âge moyen de la mort, sera 7 ans. Quant à l'addition faite ici et dans un précédent chapitre pour les omissions aux morts et aux naissances, je dois dire, que je n'avais à cet égard aucune hase sûre d'où je puisse partir; que par conséquent cette correction est hasardée et que j'ai fait peut-être une trop grande addition. Cependant en l’admettant, la mortalité reste encore furt petite pour un pays placé dans les circonstances où se trouve l’Angleterre. Remarquons toutefois que, pour des pays où l'accroissement de population n'observe point la même loi, la mortalité annuelle offre un moyen très imparfait de comparer leur salubrité. Quant l'accrois • sèment est rapide, la portion de la population qui s'éteint chaque année est fort différente de la vie moyenne, comme on le voit clairement dans les tables relatives à la Russie et à l'Amérique, que j'ai citées tout-à-l'heurc. Et comme pendant ces dernières années, l'accroissement de la population a été plus rapide en Angleterre qu'eu France, cette circonstance a eu certainement quelque influence sur la grande différence observée dans la mortalité annuelle de ccs deux pays. (.V. de l'auteur.)

2S« LIVHE il. — CIJAPITUE Xi.

Il est bon de faire observer combien la correction relative aux secondes et troisièmes noces est importante. Si l’on suppose que chaque mariage donne 4 naissances, et que le nombre des naissances soit égal h celui des décès, il faudrait, pour produire cet effet, que la moitié de ceux qui naissent parvinssent à l'état du mariage. Mais lorsqu'à raison des secondes et troisièmes noces, on soustrait le 1/6 des mariages, et qu’après cette opération on les compare aux décès, le rapport se change en celui de 1 à 4 4/3; et au lieu de la moitié, il sulïira que sur 4 4/3 enfants , il y en ait 2 qui parviennent au mariage. D’après le même principe, si les naissances étaient aux mariages comme 4 est à 1 , et qu’il y eût précisément une moitié des enfants qui parvinssent à l’état du mariage, on supposerait au premier abord que la population devrait être stationnaire. Mais si l’on soustrait 1 /6 des mariages, et qu’ensuite on établisse le rapport des décès aux mariages comme 4 à 1 , on trouvera que les décès indiqués dans les registres ne seraient aux mariages que comme 5 1/3 est à 1 ; dès- lors les naissances seraient aux décès comme 4 est à 5 1/3, ou comme 12 est à 10, ce qui indique un accroissement assez rapide.

Il convient d’observer encore que, comme il y a beaucoup plus de veufs que de veuves qui se marient plus d’une fois, pour avoir le rapport des enfants mâles qui parviennent au mariage, il faut soustraire des mariages 1/3 au lieu de 1/6*. D’après cette correction, si chaque mariage donnait 4 naissances, il sullirait, pour maintenir la population que, sur 3 enfants il y eût seulement 2 enfants mâles qui parvinssent au mariage. Si chaque mariage donnait 5 enfants, il sullirait, pour obtenir le même effet, qu'il y eut dans ce nombre moins du tiers d’enfants mâles parvenant au mariage. Et pour d'autres suppositions, il est aisé de faire un calcul analogue. En estimant le rapport des enfants mâles destinés à parvenir au mariage, il faudrait aussi avoir quelque égard au nombre supérieur d'enfants mâles qu’on observe dans le tableau des naissances.

Trois causes paraissent agir efficacement pour produire un excès des naissances sur les morts : 1° la fécondité des mariages; 2° le nombre proportionnel de ceux, d’entre tous les enfants naissants, qui par-

’ En Poméranie, sur 23,475 mariages, il se trouva S, 964 veufs (Sussmileh, vol. I, tables, |>. as). El selon Ituscliiug, en Prusse et en Silésie, sur 14,739 mariages, il se trouva 5,07 1 veufs (Sussmileh, vol. lit, tables, p. 93). Muret à ratculé qu’en général 100 hommes épousent 110 femmes. [Mcm. de la Soc. èconom. de Berne, année 1766, 1 tr partie, p. 50). (Noie de l'auteur).

FÉCONDITÉ DES MARIAGES

viennent ît l’état de mariage; 5° la précocité des mariages comparée h la vie moyenne , ou , en d’autres termes , la brièveté d’une génération mesurée depuis la naissance jusqu'au mariage, lorsqu’on la compare à la génération qui passe et va se terminer à la mort. Cette dernière cause semble n’avoir point été prise en considération par M. Price car bien qu’il observe avec raison que le laux d’accroissement, b égale fécondité, dépend de l’encouragement au mariage et de la probabilité de vie de l’enfant nouveau-né , il semble , en s’expliquant , ne considérer un accroissement dans la probabilité de vie qu’eu tant qu’il affecte l’accroissement du nombre des personnes qui, ayant atteint l’âge mûr, parviennent au mariage; et non en tant qu’il affecte eu outre la distance entre l’âge du mariage et celui de la mort. 11 est évident néanmoins, que s’il existe un principe d’accroissement, c’est un mariage actuel qui en produit plus d’un dans la génération suivante, y compris les secondes et troisièmes noces. Plus ces générations matrimoniales se succéderont rapidement en comparaison de leur durée terminée par la mort, plus aussi l'accroissement sera rapide.

Un changement favorable dans l’une quelconque de ces trois causes, les deux autres restant les mêmes, ne peut manquer d’inlluer sur la population, et d’augmenter l’excès des naissances sur les décès qu’attesteront les registres. Quant aux deux premières causes, elles agissent dans le même sens sur le rapport des naissances aux décès , l’une et l’autre en croissant fait aussi croitre ce rapport; mais elles agissent en sens opposé sur le rapport des mariages aux naissances. Plus les mariages sont féconds, plus est grand le rapport des naissances aux mariages; mais plus le nombre de ceux qui parviennent au mariage est grand, plus est petit le rapport des naissances aux mariages'. Parconséquent, si la fécondité des mariages et le nombre de ceux qui parviennent au mariage croissent à la fois entre certaines limites, il pourra arriver que le rapport des naissances aux mariages , tel que le fournissent les registres , demeure le même. C’est par cette raison que les

1 I,o Dr Price a lui-méme fortement insisté sur ceci (vol. I, p. 270, V édit.) ; et cependant il dit (p. 27S), que la salubrité et la fécondité sont des causes d'accroissement qui probablement existent rarement séparées; il en appelle en preuve aux registres des naissances et des mariages. Mais, bien que ces causes puissent incontestablement exister ensemble, si toutefois ce raisonnement du IP Price est juste , on ne peut point inférer uue telle coexistence des listes de naissances et tle mariages. Et véritablement les deux pays (la Suède et la France) dont il cite les registres comme attestant une grande fécondité dans les mariages, sont connus pour n’élre pas d'une salubrité remarquable. Et les registres des villes qu'il mentionne, quoiqu'ils indiquent, comme il le dit, un défaut de fécondité, montrent en mémo

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registres de différents pays sont souvent conformes quant aux naissonces cl aux mariages , quoique la population y suive des lois d'accroissement fort différentes.

A dire vrai, le rapport des naissances aux mariages ne donne aucun moyen de juger de la loi d'accroissement de la population. La population d'un pays peut être stationnaire ou décroissante, tandis que ce rapport est de (i à 1 ; et elle peut au contraire croître rapidement, tandis qu’il est de f à I . Lorsque la loi d’accroissement, provenant de quelques autres sources, est donnée, on ne doit pas désirer de trouver dans les registres un grand rapport des naissances aux mariages, mais on doit plutôt désirer de le trouver petit, car plus il est petit, plus est grand le rapport de ceux qui parviennent au mariage, et par conséquent plus le pays est salubre ou propre à la conservation de la vie.

Crome' dit que, lorsque dans un pays chaque mariage donne moins de i naissances, la population est dans un état très précaire; cl il estime la fécondité des mariages par le rapport des naissances annuelles aux mariages annuels. Si une telle observation , fondée sur cette manière d’estimer, était juste, la population de plusieurs pays en Europe serait dans un état fort précaire, car dans plusieurs de ces pays, le rapport des naissances aux mariages , tiré immédiatement des registres, est un peu au-dessous de celui de i à 1. J’ai fait voir les corrections qu’il y faut faire, pour qu’il devienne une expression exacte de la fécondité des mariages. Si le nombre de ceux- qui, parmi tous les enfants naissants, parviennent à l'état du mariage, se trouve être proportionnellement très grand, et si l’âge du mariage est beaucoup moindre que la vie moyenne, un rapport des naissances aux mariages moindre sur • les registres que celui de A à 1 est parfaitement compatible avec un accroissement de population rapide. En Russie, on a trouvé le rapport des naissances aux mariages moindre que celui de i à i ; et cependant la population de ce pays-là croit plus rapidement que celle d’aucun autre pays en Europe. En Angleterre, la population croit plus rapi-

temps mie grande salubrité, en sorte qu'il ne fallait pas les produire comme une preuve de l'absence de l'une et de l’autre. Le fait général «pie le D' Price cherche à établir peut rester vrai, savoir, que les campagnes sont à ta fois plus salubres et plut prolifiques que les villes : mais certainement ce fait ne^ieut pas être déduit simplement des listes des naissances et des mariages. Quant aux différentes contrées de l'Europe, on trouvera généralement que l s plus salubres sont les moins prolifiques, et que les moins salubres sont tesplus prolifiques. La précocité des mariages dans les contrées insalubres est la cause manifeste de ce phénomène. (.Vote de l'auteur).

‘ Ve ber die Bevalkerung der Europ. filant ., p. 91.

FÉCONDITÉ DES MARIAGES

dement qu’en France'; et cependant, en Angleterre, le rapport des naissances aux mariages, en ayant égard aux omissions, est celui de 4 à i ; en France*, celui de 4 1/2 à 1. A la vérité, pour opérer un accroissement aussi rapide que celui qui a eu lieu en Amérique, il faut que toutes les causes qui peuvent le produire agissent h la fois; et quand la fécondité des mariages s'élève h un point extraordinaire , il faut bien que le rapport des naissances aux mariages surpasse celui de 4 à 1 . Mais dans les cas ordinaires , où la puissance de peupler est plus contenue , il est sans doute heureux que l’accroissement de la population soit dû ii la bonne santé de la jeunesse, et par suite à une augmentation dans le nombre de ceux qui parviennent au mariage, plutôt que de provenir d’une grande fécondité dans les mariages , jointe à une grande mortalité. Ainsi , dans tous les cas ordinaires, un rapport des naissances aux mariages égal ou inférieur à celui de 4 à 1 ne doit pas être envisagé comme un symptôme défavorable.

Lorsque dans un pays la plus grande partie de ceux qui naissent parviennent au mariage, il ne s'ensuit pas de là que les mariages y soient précoces, ou que l’obstacle privatif n’y ait pas beaucoup d’influence. Dans des pays tels que la Suisse et la Norwège, où la moitié de ceux qui naissent atteignent l’âge de 40 ans , lors meme que le nombre de ceux qui parviennent au mariage passerait un peu la moitié de ceux qui naissent, une partie considérable des individus placés entre

* L'accroissement de population n’est un avantage, que lorsqu'il est lié à un accroissement dans les moyens de subsistance. Kn supposant que de part et d'autre le progrès a été opéré sous des conditions et par des causes également avantageuses, il peut y avoir sans doute de l'intérét dans la comparaison des accroissements do population de deux pays voisins. L’état imparfait des données à cet égard peut faire concevoir du doute sur ces sortes de résultats. L’auteur dit dans ce chapitre que l'accroissement annuel de la population en Angleterre est actuellement d'une 120” partie. Je ne sais où l'on pourrait trouver la mesure de l’accroissement actuel en France. Mais, autant que l’on peut se fier aux comptes-rendus statistiques qui ont été publiés, nous avons vu que, dans les lit années écoulées de 1783 à 1800 (qui répond à l'an IX), l’accroissement a été d’un peu plus d'un 9' de l’ancienne population. F.n 13 ans un accroissement annuel d'un 120' aurait donné davantage '. Car même en faisant abstraction de l'accumulation nu accroissement composé , on voit que 13 fois un 120' est égal à un 8', par conséquent plus grand qu’un 9e. Je ne sais jusqu'à quel point toutes ces données sont certaines ou applicables de part et d'autre. Mais il me parait qu'autant que l’on peut en faire usage, elles justifient l'assertion de l’auteur. (Pierre Prévoit.)

* En 1840, il était de 3’6 à 1. Voyez l’Ann, du But. lirs longitudes. ( Jph . ti.)

1 En 1810, M. Mathieu le trouvait d’un 199*. Voyelle rapport annuc! de ce savant, dans l'Annuaire du Pureau des l.wujiittde*. 'Jph ti.)

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