‹ Essai sur le principe de populationChapitre 152 sur 368 · LIVRE II. — CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE XIII

San» contredit, l’Europe était autrefois plus sujette aux pestes et aux épidémies destructives qu’elle ne l’est à présent. Cette circonstance peut servir à expliquer pourquoi naguères le rapport des naissances aux décès, dont plusieurs auteurs font mention, élail plus grand que de nos jours; car en général on a toujours été dans l’usage d’estimer ces sortes dê rapports d’après les relevés de quelques périodes trop courtes, et de mettre à l'écart comme accidentelles les années de peste.

Le plus haut rapport moyen des naissances aux morts en Angleterre est à peu près de 12 à 10, ou de 120 à 100. En Erance, pourdix années terminées en 1780, ce rapport a été de 115 à 100J. On ne saurait douter que ces rapports n’aient varié à différentes époques, pendant le cours du dernier siècle ; cependant ces variations ne paraissent pas avoir été très considérables. Il en résulte qu’en France et en Angleterre, la population a plus que partout ailleurs été maintenue au niveau du produit moyen. L’influence de l’obstacle privatif, les guerres, la destruction sourde mais sure de la vie humaine, causée par des habitations trop remplies et par la nourriture insufïisante du pauvre, empêchent que, dans ces pays, la population ne s’élève au-dessus du niveau des subsistances. Ces causes préviennent, si l'on peut user de cette expression, la nécessité des épidémies pour ramener la population dans ses justes limites. Si la peste venait enlever en Angleterre 2,000,000 d'âmes, et en France 6,000,000, quand les habitants commenceraient à réparer leurs pertes , il n’est pas douteux qu’on ne vit le rapport des naissances aux décès s’élever, dans ces deux pays, bien au-dessus de la moyenne qui a été observée dans le cours du 18e siècle.

Dans la Nouvelle-Jersey, le rapport des naissances aux décès, par une moyenne de 7 années terminées en 1715, a été de 500 à 100. En France et en Angleterre, le rapport moyen le plus élevé ne passe pas celui de 120 à 100. Quelque grande que soit celle différence, il n’y a pas lieu d’en être fort surpris ni de l’envisager comme une espèce de miracle. Les causes de cet effet ne sont pas éloignées, latentes, mystérieuses. Elles sont près de nous et ouvertes à toutes nos recherches. La philosophie nous apprend sans doute qu’il ne tombe pas une pierre, qu'il ne croit pas une plante, sans l’intervention immédiate de la puissance divine; mais l'expérience la plus familière nous enseigne que les opérations de la nature sont soumises à des lois constantes; et il y

' Necker, De Cadmin. des finances, 1. 1, oh. IX, p. 2.Ï5. — Actuellement, IS-tn, il est en France semblable à celui que cite Malihus pour l'Angleterre, de 12 à 10. Voy. l' Ann. des longitudes. (Jph. G.)

a lien de croire que depuis que le monde existe, celles qui président à la population n’ont pas éprouvé de changement

De tout temps, la passion qui unit les sexes a été la même, avec si peu de variation, que l’on peut l’envisager, pour me servir d’une expression algébrique, comme une quantité donnée. La grande loi de la nécessité, qui empêche la population de s’accroître au-delà du terme où la terre peut sullire à sa nourriture, est si facile à reconnaître, qu’elle ne peut nous échapper ni être l’objet d’un doute. Les moyens qu'emploie la nature pour maintenir cet équilibre sont , il est vrai, moins évidents et se présentent sous diverses formes, mais le résultat linal n’en est pas moins certain. Si , dans un lieu quelconque , le rapport des naissances aux décès indique tin accroissement de population qui excède de beaucoup celui des moyens de subsistance, nous pouvons aflirmer avec confiance, qu’à moins d’une émigration, bientôt les décès excéderont les naissances, et que le rapport précédemment observe n'est point une moyenne constante. Si l'obstacle privatif, qui prévient l’accroissement excessif de la population , venait à cesser ou seulement à ralentir son action, et si les autres causes destructives étaient supprimées, nous verrions toutes les contrées de l’univers périodiquement ravagées par des pestes ou par des famines.

Le seul signe certain d’un accroissement réel et permanent de population est donc l’accroissement des moyens de subsistance; mais ce signe lui-même est sujet à de légères variations, à dire vrai assez manifestes. Il y a des pays où la population est forcée; le peuple y est accoutumé à se contenter de la moindre quantité d'aliments qu'exige le soutien de la vie. Celte habitude a été contractée peu à peu, et dans des périodes sans doute où la population croissait insensiblement, sans que les subsistances fissent aucun progrès. La Chine, l’Inde, les lieux qu’habitent les Arabes Bédouins, nous offrent, comme on l’a vu, un exemple de cet état de population. Le produit moyen de ces contrées paraît suffire exactement à l’entretien de leurs habitants. La moindre diminution, causée par une mauvaise récolte, y a' donc les effets les plus funestes. Ces nations ne peuvent manquer d'éprouver de temps en temps toutes les rigueurs de la famine.

1 Ici Malthus répond victorieusement, ce nous semble, à ceux qui pensent qu'il faut laisser à la Providence le soin de vider les questions de population. Dieu ne procède sans doute pas au jour le jour, et s'il a établi des lois, pourquoi ne pas travailler à leur découverte. L'homme n'agil-il pas ainsi dans toutes les sciences.

UYIIE 11.— C.ll AI’ITIIK XIII.

SU

Dans les États-Unis d'Amérique , où le travail est si bien payé, que les classes inférieures même peuvent aisément retrancher quelque chose de leur consommation habituelle dans les années de cherté, une famine parait impossible. Il viendra un temps sans doute où les ouvriers s’y ressentiront de l'augmentation de la population ; ils seront moins libéralement payés, parce que les moyens de subsistance ne suivront pas le rapport de la multiplication des habitants.

En Europe, il y a des différences tenant aux diverses habitudes. On observe en Angleterre que les ouvriers, dans la partie méridionale de Elle, sont accoutumés à manger du beau pain de froment, et qu’ils se laisseraient presque mourir de faim avant de se réduire à la nourriture des paysans écossais.

Peut-être avec le temps apprendront-ils à subsister d'aliments aussi chétifs que les plus pauvres Chinois. Alors, avec la même quantité de subsistances, le pays nourrirait plus d’habitants. Mais l'humanité aurait à gémir; et il faut espérer que jamais un tel accroissement ne pourra se réaliser.

On vient de voir qu’il petit arriver, en certains cas, que la populatiou croisse d'une manière permanente, sans que les subsistances fassent aucun progrès; mais on voit aussi qu’un tel accroissement, en tout pays, est contenu dans des limites fort étroites. Partout où la population ne décroît pas-, il faut qu’il y ait assez de subsistances pour que les hommes qui travaillent puissent être nourris.

Toutes choses égales d’ailleurs, on peut dire que les divers pays sont peuplés en proportion de la quantité d’aliments qu’ils produisent ou que l’on peut s’y procurer; et que le bonheur y est en raison de la libéralité qui règne dans la répartition de ces aliments, ou en d’autres termes, en raison de la quantité d’aliments que peut acheter l’ouvrier par une journée de travail. Les pays à blé sont plus populeux que les pays de pâturages; et les pays à riz, plus populeux que les pays à blé. Mais le bonheur de ces diverses contrées ne dépeud point du nombre de leurs habitants, ni de leurs richesses-, ni de leur ancienneté : il dépend du rapport de la population à la quantité des aliments. Ce rapport est eu général très favorable dans les colonies nouvelles. lit, les lumières et l’industrie d’un peuple ancien s’appliquent à de vastes terres neuves et vacantes. En d’autres cas, il n’importe guères qu’un peuple soit ancien ou nouveau. Il est probable que dans la Grande-Bretagne, la nourriture est aujourd'hui plus libéralement répartie qu’elle ne l’était il y a deux mille ans, ou trois mille ans, ou quatre mille ans. Et quant au nombre des habitants, nous avons déjà eu occasion de faire remarquer que les

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cantons presque déserts de la Haute-Ecosse sont plus surcharges de population que les contrées les plus populeuses de l'Europe.

Supposons un peuple à l’abri des invasions et des conquêtes étrangères et abandonné aux progrès naturels de la civilisation. Depuis l’époque où le produit de son sol peut être considéré comme une unité, jusqu’à celle où ce produit devient un million , pendant un laps de plusieurs milliers d’années, on ne trouvera pas une seule période où la masse du peuple puisse être envisagée comme ayant été libre de toute gêne à l’égard de sa nourriture. Dans tous les Etals de l'Europe, aussi loin que nous pouvons remonter dans leur histoire, nous trouvons que cette cause a prévenu la naissance ou causé la mort de plusieurs millions de créatures humaines, quoique peut-être jamais on n’ait éprouvé dans ces Etats une véritable famine.

Ainsi, en examinant attentivement l’histoire du genre humain, l’observateur s'assure que , dans tous les temps et dans toutes les situations où l’homme a vécu ou vit encore, on peut admettre comme indubitable les propositions suivantes :

L' accroissement de la population est nécessairement limité par les moyens de subsistance.

La population croit avec les moyens de subsistance', à moins de quelques obstacles particuliers et faciles à découvrir.

Ces obstacles, et tous ceux qui contiennent la population au-dessous du niveau des subsistances, sont la contrainte morale, le vice et le malheur (misery).

En comparant l’état de la société qui a fait l’objet de ce second livre, avec celui qui a été pris en considération dans le premier, on voit, à ce qu’il me semble, assez clairement que, dans l’Europe moderne, les obstacles destructifs ont moins de force pour arrêter la population , et qu’au contraire les obstacles privatifs ont plus de force qu’ils n’en avaient autrefois dans cette partie du monde, ou qu’ils n’en ont jamais eu chez les peuples qui ont fait moins de progrès dans la civilisation.

La guerre, principale cause de dépopulation chez les peuples sauvages, est aujourd'hui moins destructive, même en y comprenant les malheureuses guerres révolutionnaires. Depuis que la propreté est devenue plus générale; depuis que les villes sont mieux bâties et les rues mieux percées; depuis qu’une économie politique mieux entendue

* l’ar un accroissement <les moyens de subsistance, il faut toujours entendre un accroissement que la masse de la population est en état de se procurer; car sans cela il ne pourrait être d'aucun effet pour encourager l'accroissement de la population. [fiole de faute ur.)

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