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fait ou fera des progrès, depuis le moment présent jusqu'au temps oii la terre sera changée en un vaste jardin, si l’égalité était établie, le manque de nourriture ne cesserait point de se faire sentir parmi les hommes. En vain chaque année les produits iraient en croissant; la population croîtrait selon une progression beaucoup plus rapide, et il faudrait bien que l’excès en fût réprimé par l’action constante ou périodique de la contrainte morale, du vice ou du malheur.
L’ouvrage de Condorcet, intitulé Esquisse d’un tableau historique des progrès de l'esprit humain', a été composé, dit-on, sous le poids de la proscription à laquelle l’auteur a linalement succombé. Si cet écrivain n’était point animé de l'espérance de voir son ouvrage connu et publié de son vivant, s’il ne se flattait point par là d'iutéresser la Franceen sa faveur, c’est un exemple remarquable de l'attachement qu’un homme peut vouer à des principes démentis par l’expérience de chaque jour, et dont il est lui-même la victime. La dégradation de l’esprit humain, au milieu d’une nation célèbre par ses lumières; les passions furieuses qui l'avaient opérée; la crainte, la cruauté, la malice, la vengeance, l’ambition, la rage, la démence ; des excès dont un peuple sauvage aurait rougi; ces excès, ces passions, cet abaissement, durent ébranler sans doute le système que l’auteur avait adopté sur les progrès constants, nécessaires, inévitables, de l’esprit humain : et rien, que la plus ferme conviction de la bonté de ses principes, n’a pu le mettre en état de résister à l’impression que faisaient sans doute sur lui des apparences si défavorables à ses opinions.
Cet ouvrage posthume n’est que l'esquisse d’un plus grand, qu’il souhaitait de voir entreprendre. 11 manque donc nécessairement des développements et des applications qui sont indispensables pour l’établissement complet d'uue nouvelle théorie. Mais il suffit d'un très petit nombre d’observations pour faire voir combien cette théorie est fausse, dès qu’on veut l’appliquer aux objets réels et non à un état de choses purement imaginaire.
Dans la dernière partie de son ouvrage, Condorcet traite des progrès futurs de l'homme vers la perfection. 11 dit qu’en comparant chez les différentes nations civilisées de l'Europe la population à l'étendue de leur territoire, et en considérant quel est chez elles l’état de la culture
1 Ce travail forme le VIII» volume des OEuvres complètes de Condorcet, publiées en *804 par Garat et Cabanis. Dans un dernier fragment sur Y Atlantide, cet homme de bien, guidé par le secret pressentiment des rigueurs de sa destinée, si* hâta de formuler un projet d'établissement d'une société perpétuelle pour le progrès des sciences. [Jpk (m.)
SYSTÈMES D'ÉGALITÉ. * 319
et de l’industrie, la division du travail et les moyens de subsistance, on s’assure qu’il serait impossible de conserver ces mêmes moyens de subsistance et par conséquent la même population, sans un grand nombre d’individus qui n’ont que leur industrie pour pourvoir à leurs besoins.
Il reconnaît donc la nécessité de celte classe d’hommes. Et bientôt, remarquant combien est précaire le revenu de tant de Familles, qui dépendent entièrement pour leur subsistance de la vie et de la santé de leur chef, il dit avec raison' : « Il existe donc une cause nécessaire d’inégalité, de dépendance, et même de misère, qui menace sans cesse la classe la plus nombreuse et la plus active de nos sociétés. » La difficulté est réelle et bien présentée; mais la manière dont l’auteur la résout paraîtra, je crois, peu satisfaisante.
En appliquant à ce cas les calculs sur la probabilité de vie et sur l’intérêt de l’argent , il propose d 'établir un fonds qui assure aux vieillards une assistance, provenant en partie de leurs propres épargnes, et en partie des épargnes d’individus morts avant d’avoir pu recueillir le fruit de leurs sacrifices. Le même fonds ou un fonds analogue, serait destiné h assister les veuves et les orphelins, et il fournir un capital à ceux de ces derniers qui seraient en âge de fonder une nouvelle famille, de manière h les mettre en état de développer leurs talents et d’exercer leur industrie. Ces établissements, dit-il, devraient être faits au nom et sous la protection de la société. Il va plus loin, et soutient que, par une juste application des calculs connus, on pourrait trouver le moyen de maintenir une égalité plus complète, en faisant en sorte que le crédit ne fût point un privilège exclusif de la fortune, en lui donnant toutefois une base également solide, et en rendant les progrès de l’industrie et l'activité du commerce moins dépendants des grands capitalistes.
Ile tels établissements eide tels calculs peuvent promettre beaucoup sur le papier; mais appliqués à la vie réelle, ils paraissent vains et puérils. Condorcet convient qu’il est indispensable que, dans tout État, il y ait une classe d’homme qui vivent uniquement de leur travail. Quelle raison le lui persuade, et l’oblige à cet aveu? on n’en peut imaginer qu’une seule. Il sentait que, pour suffire à l’entretien d’une population nombreuse, il fallait une quantité de travail que rien ne pouvait faire entreprendre, si ce n’est l’aiguillon de la nécessité. Mais si des établis—
1 Pour épargner le temps et éviter de longues citations, je donnerai ta substance des pensées de Condorcet, et j'es|>ère que je ne les présenterai pas sous un faux jour. t)u rcsteje renvoie le lecteur a l'ouvrage même, qui pourra l’amuser peut-être, s’il ne réussit pas à le convaincre. (.Vote de ïaulcur.)