LIVRE III. — CHAPITRE I
sements du genre de ceux qu’il propose en viennent émousser la pointe; si les paresseux et les négligent jouissent du même crédit, de la même sécurité relalivement à l’entretien de leurs familles, que les bommes laborieux et vigilants, doit-on s'atlendre a voir chaque individu déployer, pour améliorer sa situation, cette, infatigable activité, qui est le principal ressort de la prospérité des Etats? Que si l’on prétendait établir un tribunal d’enquête , pour examiner les droits que chaque individu ferait valoir, et décider si cet individu a fait ou n’a pas fait tous ses efforts pour vivre de son travail, afin d'accorder ou de refuser en conséquence les assistances demandées, ce serait à peu près admettre, sous une forme nouvelle et plus étendue, le système des lois anglaises sur les pauvres, et fouler aux pieds les vrais principes de la liberté et de l’ égalité'.
Mais indépendamment de cette grande objection contre l’établissement proposé, et en supposant un instant que de tels établissements ne portent point atteinte à la production, il resterait encore à résoudre la difficulté principale.
Si tout homme était assuré d’avoir de quoi entretenir convenablement une famille, bientôt presque tous les hommes eu auraient une. Et si la génération naissante était à l'abri des maux qu’engeudre la misère, la population croîtrait avec une rapidité sans exemple. Condorcet parait l’avoir bien senti, car voici comment il s’exprime après avoir parlé de quelques autres perfectionnements:
« Mais dans ces progrès de l’industrie et du bien-être, d’où il résulte une proportion plus avantageuse entre les facultés de l’homme et ses besoins, chaque génération, soit par ses progrès, soit par la conservation d’une industrie antérieure, est appelée à des jouissances plus étendues ; et dès-lors, par une suite de la constitution physique de l’espèce humaine, à un accroissement dans le nombre des individus; alors, ne doit-il pas arriver un terme où ces lois, également nécessaires, viendraient à se contrarier? où l'augmentation du nombre des hommes surpassant celle de leurs moyens, il en résulterait nécessairement, sinon une diminution continue de bien-être et de population, une marche vraiment rétrograde, du moins une sorte d'oscillation entre le bien et le mal? Cette oscillation, dans les sociétés arrivées à ce terme, ne seraitelle pas une cause toujours subsistante de misère en quelque sorte périodiques? Ne marquerait-elle pas la limite où toute amélioration deviendrait impossible ; et à la perfectibilité de l'espèce humaine, le terme
1 Ceci confirme notre note. p. 317 (Jpfc. G.)
Diniti7Rd bv (igpole
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qu’elle atteindrait dans l’immensité des siècles, sans pouvoir jamais le passer. »
Après quoi, il ajoute:
c II n’est personne qui ne voie sans doute combien ce temps est éloigné de nous; mais devons-nous y parvenir un jour? Il est également impossible de prononcer pour ou contre la réalité future d’un évènement qui ne se réaliserait qu'a une époque où l’espèce humaine aurait nécessairement acquis des lumières dont nous pouvons k peine nous faire une idée. »
Le tableau que trace ici Condorcet des effets que doit produire l’augmentation du nombre des hommes, k l’époque où ce nombre viendrait k surpasser le niveau des moyens de subsistance, est tracé avec beaucoup de vérité. L’oscillation dont il y parle doit nécessairement avoir lieu en pareil cas, et doit être sans doute une source permanente de misère périodique. Le seul point dans lequel je diffère de Condorcet k cet égard est l'époque k laquelle ce tableau devient applicable. Condorcet croit qu’il n’est pas impossible que cette époque arrive enfin dans la suite des siècles, mais que ce ne peut être que dans des temps fort éloignés de nous. Si le rapport de la population aux subsistances est tel que je l’ai établi et que le présente la société k toutes les périodes de son existence, on peut bien dire, au contraire, que l'époque en question est depuis longtemps arrivée; que l’oscillation inévitable, qui doit produire des retours périodiques de misère, a eu lieu depuis les premiers temps auxquels remonte l’histoire; et qu’au moment même où nous parlons, elle continue en divers lieux k faire sentir ses secousses.
Condorcet toutefois continue, et dit que si jamais cette époque, qui lui parait placée k une distance comme infinie , venait k atteindre la race humaine, les défenseurs du système de la perfectibilité ne doivent point s'en alarmer. Il propose donc une solution de cette difficulté. Mais cette solution est telle, que je dois avouer franchement qu’il m'est absolument impossible de la comprendre. Il fait d’abord remarquer qu’a l’époque dont il s’agit, les ridicules préjugés de la superstition auront cessé de corrompre la morale par une austérité qui dégrade notre nature. Puis il fait allusion k quelque remède au mal qu’il craint. Et ce remède semble être une espèce de concubinage ou un mélange des sexes exempt de toute gêne, qui préviendrait la fécondité, ou je ne sais quel autre moyen d’obtenir la même fin , qui ne serait pas moins contraire k tout ce que nous prescrit la nature. Prétendre résoudre la difficulté par de tels moyens, c’est renoncer k la vertu et k la pureté des
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mœurs, que les défenseurs de l'égalité et de la perfectibilité font profession d’envisager comme le but vers lequel ils tendent.
I.a dernière question que Condorcet discute est la perfectibilité organique de l’homme. Si les arguments présentés ci-dessus, dit-il, et qui acquerraient plus de force en les développant, sutlisent à établir la perfectibilité indéfinie de l’homme, dans la supposition que ses faculté» et son organisation actuelles ne changent point, quelle sera la certitude et l'étendue de nos espérances, si celle organisation et ces facultés naturelles sont elles-mêmes susceptibles d'amélioration ?
Les progrès de la médecine; une nourriture et des habitations plus salubres; une manière de vivre propre à développer les forces par l’exercice, sans leur nuire par des excès; la suppression des deux grandes causes de dégradation chez l'homme, l’extrême misère et les grandes richesses; la destruction graduelle des maladies héréditaires et contagieuses, par les progrès des lumières, que ceux de la raison et de l'ordre social rendront plus eflicaces; toutes ces considérations le portent h conclure que l’homme , sans devenir absolument immortel, jouira d’une vie naturelle dont le terme se prolongera sans cesse, et qui pourra être proprement appelée indéfinie, mot qu’il explique et par lequel il entend un constant acheminement vers une durée illimitée sans jamais l’atteindre ; ou un accroissement de vie , qui s'étend dans l’immensité des siècles jusques à un nombre plus grand qu’aucune quantité assignable.
Mais assurément, l’application de cette expression, (quel que soit le sens dans lequel on la prenne), à la durée de la vie humaine est lout-â-fait contraire aux principes d’une saine philosophie , et rien dans les lois de la nature ne peut la justilier. Des variations produites par différentes causes sont essentiellement distinctes d’un accroissement régulier et constamment progressif. La durée moyenne de la vie humaine variera sans doute à un certain point par l’influence du climat, de la nourriture plus ou moins salubre, des mœurs bonnes ou mauvaises, et par d’autres causes; maison peut légitimement douter que, depuis l’époque où l’histoire nous a transmis à cet égard des documents authentiques, il y ait eu aucun progrès, aucun accroissement de la vie naturelle de l’homme. Les préjugés de tous les siècles ont établi la doctrine inverse; et, sans y donner contiance, on trouvera peut-être qu’ils ont quelque tendance à prouver qu’il n’y a pas eu de progrès marqué en sens contraire.
On dira peut-être que le monde est si jeune, tellement dans l’en-
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fance même, qu'il n'v a pas lieu de s'attendre à pouvoir sitôt saisir une différence de celte nature.
S’il en est ainsi , toute la science humaine périt, tous les raisonnements des effets aux causes tombent ; il faut fermer les yeux au livre de la nature , car la lecture en est désormais inutile. I,es conjectures les plus étranges et les plus improbables peuvent être produites avec autant de confiance que les théories les plus justes et les plus sublimes, fondées sur des expériences exactes et souvent répétées. Il faut revenir h l'ancienne école de philosophie et plier les faits pour les accommoder aux systèmes , au lieu de fonder les systèmes sur les faits. La théorie de Newton, si grande et si bien d’accord dans toutes ses parties, sera mise au niveau des hypothèses vaincs et fantastiques de Descartes. En un mot, si les lois de la nature sont inconstantes et capricieuses; si l’on peut croire et aflirmer qu'elles changent, après s’étre montrées immuables pendant une longue suite de siècles, l’esprit humain n’a plus de motifs pour se livrer à de laborieuses recherches; il n’a plus qu’a languir dans l’inaction, ou il s’amuser de ses rêveries et de ses folles imaginations.
La constance des lois de la nature et du rapport des effets aux causes est le fondement de toutes les connaissances humaines. Si, sans aucun indice préalable de changement, nous pouvons affirmer qu’un changement aura lieu, il n’est aucune proposition que l’on ne puisse souteuir; et nous n'avons pas plus droit de nier que la lune va se mettre en contact avec la terre, que d’affirmer le prochain lever du soleil.
Quant h la durée de la vie humaine, il ne parait pas y avoir eu, depuis les premiers âges du monde jusqu’à ce jour, le moindre signe ou le plus léger indice permanent d'un accroissement. Les effets observables du climat, des habitudes, du régime, et d’autres causes, sur la longueur de la vie, ont servi de prétexte pour lui attribuer une durée indéfinie ; tel est le fragile fondement sur lequel repose l’argument en faveur de cette durée. De ce que la limite de la vie humaine n’est pas rigoureusement lixée, de ce que l’on ne peut pas en marquer le terme précis, et dire elle ira jusque-là mais pas plus loin, on croit pouvoir inférer que sa durée croîtra sans ûn, et qu’elle peut être dite indéfinie et illimitée. Mais pour dévoiler le sophisme et démasquer l’absurdité, il suffit du plus léger examen de ce que Condorcet appelle la perfectibilité organique des plantes et des animaux, et qu’il envisage comme une loi générale de la nature.
J’ai ouï dire que c’est une maxime établie parmi ceux qui s’appliquent à améliorer leurs troupeaux , que l’on peut les perfectionner au-
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tant qu'on le veut; et ils fondent cette maxime sur une autre, savoir, qu’il doit toujours arriver que quelques individus posséderont les qualités que l'on désire, à un degré supérieur à celui auquel les possédaient leurs pères ou leurs mères. Dans la fameuse bergerie du comte de Leicester, on s’est proposé d’obtenir des moulons h petite tète et à jambes courtes. D’après les maximes que nous venons d’énoncer, il est clair qu’en avançant, on devrait arriver à avoir enlin des moutons dont la tète et les jambes ne seraient plus que des quantités fantastiques. Cette conséquence absurde prouve incontestablement la fausseté «les prémisses, et montre qu'il y a, en ces sortes de modifications, une limite qu’on ne peut franchir, bien qu’on ne la voie pas distinctement et qu’on ne puisse dire précisément où elle est. Le plus haut degré d’amélioration, ou la plus petite dimension desjamhes et de la télé, peut en ce sens être dite indéfinie; mais c’est toute autre chose que de dire qu’elle est illimitée, ou indéfinie au sens de Condorcet. Bien que je ne puisse marquer la limite à laquelle le perfectionnement s’arrêtera, je puis très aisément dire le point auquel il n’arrivera pas. Je ne craindrais pas d’adirmer que même en continuant d’élever toujours les moutons dans le même but, on ne parviendra jamais à faire que leurs tètes et leurs jambes soient aussi petites «pie celles des rats.
Il n'est donc pas vrai que si parmi les animaux, il se trouve toujours quelques individus qui possèdent les qualités que l’on recherche, à un plus haut degré «pie leurs pères ou leurs mères, ces animaux soient indéfiniment perfectibles.
Le progrès d’une plante, qui passe de l'état sauvage à celui d’une fleur de jardin , est plus frappant peut-être qu’aucun progrès «pie l'on observe chez les animaux. L’un des traits les plus marqués de ce progrès est l'augmentation de grandeur. La fleur, par l’effet «le la culture, s’est agrandie par di'grés. Si ce progrès n'avait point de limite, il irait à l'infini. Mais c’est avancer une absurdité si palpable, que nous pouvons nous tenir pour assurés de l’existence d’une limite à l'amélioration des plantes comme à celle des animaux, quoique nous ne puissions pas l'indiquer avec précision. Il est probable que les jardiniers qui luttent entr’eux pour obtenir des prix , ont essayé plus d’uné fois sans succès d’employer, dans la culture «les fleurs, des soins plus recherchés et des engrais plus eflicaees. Il serait téméraire toutefois, de la part d’un homme, quel qu’il soit, d’avancer qu’il a vu l’œillet le plus grand, l’anémone la plus belle que jamais on puisse produire. Mais tout homme peut bien assurer, sans crainte que le fait le contredise dans la suite, que jamais un œillet ni une anémone ne seront grossis au point d’avoir
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les dimensions d’un très grand chou , et cependant il y a des quantités assignables plus grandes que celle-là. Personne ne peut dire qu’il a vu le plus gros épi de froment ou le plus grand chêne qui puisse jamais croître; mais il pourrait aisément, et avec pleine certitude, marquer un degré de grandeur auquel ils n’arriveront point. Dans tous ces cas, donc, il faut soigneusement distinguer un progrès illimité d’un progrès dont la limite est indéfinie.
On dira peut-être que si les plantes et les animaux ne croissent pas indéfiniment, c’est qu’ils succomberaient sous leur propre poids. Je réponds à cela : Comment le savons-nous, si ce n’est par la voie de l’expérience? C’est l’expérience qui nous a fait connaître la force de résistance de ces corps. Je sais qu’un œillet, longtemps avant d’être gros comme un chou, ne serait plus porté par sa tige, mais cela même lie m’est connu que parce que mon expérience m’a fait voir la faiblesse et le peu de ténacité des matériaux de cette tige. Il pourrait y avoir dqs substances de même épaisseur qui porteraient une tête de chou.
Les causes de la mortalité des plantes nous sont encore inconnues. Personne ne peut dire pourquoi telle piaule est annuelle, telle autre bisannuelle , tandis que d’autres vivent plusieurs siècles. Dans les plantes, dans les animaux et dans la race humaine, rien n’est connu que par expérience : si je dis que l’homme est mortel, c’est qu’une expérience invariable de tous les temps a prouvé la mortalité de la substance organisée dont est fait son corps visible. Nous ne pouvons raisonner que d’après ce que nous connaissons Iwhat can we reason but from ichal we know).
L’ne saine philosophie ne me permet pas de rejeter cette opinion do la mortalité de l’homme sur la terre, jusqu'à ce qu’on m’ait prouvé clairement que la race humaine a fait et fait encore des progrès vers une durée illimitée de vie. Et la principale raison pour laquelle j’ai mis en avant deux exemples particuliers, tirés des plantes et des animaux, était le désir d’exposer et de faire sentir le vice de cet argument, qui infère un progrès illimité d’un progrès partiel dont ou ne peut marquer avec précision la limite.
La capacité de s’améliorer, tant dans les animaux que dans les plantes, ne peut être révoquée en doute. Un progrès décidé et manifeste s’est opéré ; et toutefois il est assez prouvé, je pense, qu’il serait absurde de dire que ce progrès ne reconnait aucune borne. Quant à la vie humaine, malgré les grandes variations auxquelles elle est sujette par diverses causes, il est permis de douter que , depuis que le monde existe, il se soit opéré aucune amélioration organique dans la constitution de notre.