LIVRE III. — CHAPITRE I
corps. Ainsi, la base sur laquelle reposent les arguments en faveur de la perfeclibililé organique de l'homme est singulièrement faible et se réduit à de simples conjectures. On ne peut néanmoins dire qu’il soit impossible d’obtenir, par l’attention donnée à la formation des races, quelque amélioration analogue à celle que l’on observe chez les animaux. Il y a lieu de douter que les facultés de l'intelligence pussent ainsi se propager; mais la taille, la beauté, la couleur, et peut-être la longévité, sont à un certain point héréditaires. L’erreur n’est pas de supposer possible un petit degré d'amélioration, mais de confondre ce petit degré, dont on ne peut bien déterminer la limite, avec un degré réellement illimité. Du reste, comme la race humaine ne pourrait être améliorée par cette voie, sans condamner au célibat tous les individus moins parfaits, il n’est pas probable que ce moyen de former de bonnes races devienne jamais général ; et véritablement je n’ai ouï parler d’aucune tentative bien dirigée en ce genre , autre que celle de l’ancienne famille des Bickerslaff, qui avaient, dit-on , fort bien réussi à blanchir leur peau et hausser leur taille par de prudents mariages, en particulier par le judicieux croisement avec la laitière Maud, qui corrigea quelques défauts essentiels de leur constitution.
Il n’est pas nécessaire, je pense, pour montrer l’improbabilité devoir jamais l’homme approcher de l’immortalité sur celte terre, de faire remarquer le poids que celte augmentation de durée ajouterait à nos raisonnements sur la population.
Le livre de Condorcet peut être considéré comme contenant nonseulement l’esquisse des opinions d’un homme célèbre, mais de celles de plusieurs hommes de lettres en France à l’époque de la révolution. Et sous ce point de vue, quoique ce soit une simple esquisse, il semble digne de quelque attention '.
Bien des gens trouveront, je n’en doute pas, qu’entreprendre de réfuter un paradoxe aussi absurde que celui de l’immortalité de l’homme sur la terre, ou même de la perfectibilité de l’homme et de la société, est perdre son temps et scs paroles ; et que la meilleure réponse à des conjectures dénuées de toute espèce de fondement est le silence. Je ne partage pas cette opinion. Quand de tels paradoxes sont avancés par des hommes habiles et ingénieux , le silence ne tend point h les con-
1 II est assez curieux de trouver dans le livre de Condorcet une partie des assertions des socialistes modernes, et notamment de Fonrier. Condorcet semble, surtout , avoir devancé ce dernier pour les mæu ri pkanerogamrs et l'elixiv de longue vie. (Jph.O.)
DES SYSTÈMES D’ÊCALITÊ.
vaincre d'erreur. Tirant vanité de leurs systèmes, qu’ils envisagent comme une preuve de la haute portée de leur intelligence et de la grandeur de leurs vues, ils regardent le silence comme l'indice d'un esprit pauvre et d’une conception étroite chez leurs contemporains, et en infèrent seulement que le monde n’est pas encore préparé à recevoir les sublimes vérités qu’ils ont mises au jour.
Au contraire, une recherche faite avec candeur, jointe h une disposition à adopter toute théorie fondée sur les principes d’une saine philosophie, peut servir à convaincre les auteurs de ces paradoxes, qu’en forgeant des hypothèses improbables et dénuées de fondement, loin d’étendre le domaine de la science, ils en rétrécissent l’enceinte ; loin de favoriser les progrès de l’esprit humain, ils les contrarient; ils nous ramènent i» l’enfance de l’art, et ébranlent les f mdements de cette philosophie sous les auspices de laquelle la science a crû si rapidement. La passion qui s'est manifestée dans ces derniers temps pour des spéculations affranchies de tout frein semble avoir eu 1 ; caractère d’une sorte d’ivresse, et doit peut-être son origine il cette multitude de découvertes aussi grandes qu’inattendues, qui ont été faites en diverses branches des sciences. Aux yeux des hommes animés et comme étourdis par de tels succès, rien n’a paru au-dessus des forces humaines; et sous l’empire de celle illusion, ils ont confondu les sujets où aucun progrès n’était prouvé avec ceux où ils étaient incontestables. Si l’on pouvait les engager h adopter une manière de raisonner plus calme et plus sage, ils reconnaîtraient que la cause de la vérité et de la saine philosophie ne peut manquer de souffrir de la substitution de ces élans d’imagination et de ces téméraires assertions à une patiente recherche et à de solides arguments (').
1 M. Malüius croit que le livre de Condorcet ne contient pas seulement l'esquisse de ses opinions, mais de celles de plusieurs hommes de lctlres à l’époque de la révolution. Nous eroyons que cela est vrai d'une partie de ces opinions, mais nullement du paradoxe que notre auteur a pris à tâche de réfuter. Nous n’avons aucuu souvenir de l’avoir vu ou entrndn soutenir à aucun autre. F.t en réfléchissant sur les circonstances oû ce dernier écrit de Condorcet fut compose, nous le jugeons digne de quelque indulgence. Nous avions cru (dans la première édition de cette traduction) devoir supprimer une discussion qui nous semblait alors inutile.
Ici nous faisons céder notre opiuion à celle de l'auteur et nous suivons strictement le plan que nous avons adopté de ne nous permettre aucun retranchement. Si quelque sectateur de la doctrine de Condorcet sur la |>erfectibilité organique de l'homme et son immortalité dans ccttc vie, existe eu France en ce moment, nous ne doutons pas que les arguments de l'auteur ne fassent impression sur lui ; mais nous doutons encore qu'il s’en rencontre un seul, en France ou ailleurs. (.Vote des traducteurs.
l.lVni III. - CHAPITRE II.