CHAPITRE II. — DE* SVSTÈMEJ d'égalité : Godkid
En lisant l'ouvrage ingénieux de M. Godwin sur la justice politique', on est frappé de la vivacité et de l’énergie de son style, de la forre et de la précision de quelques-uns de ses raisonnements, de la chaleur avec laquelle il les présente, surtout du ton de persuasion qui y règne et qui y répand une grande apparence de vérité. Il faut avouer en même temps qu’il n’a pas suivi dans ses recherches la marche prudente que la philosophie prescrit. Souvent ses conclusions vont au-delà de scs prémisses. Il ne réussit pas toujours à réfuter les objections qu’il se propose. Il se repose avec trop de confiance sur des propositions abstraites et générales, qui quelquefois sont absolument inapplicables; et quelques-unes de ses conjectures s'éloignent beaucoup de la simplicité de la nature.
Le système d’égalité que propose M. Godwin est, au premier coupd’œil, le plus beau et le plus séduisant qui ait jamais paru. Cne amélioration de la société, due à la raison seule et à la conviction qu'elle opère, promet plus de constance et de stabilité que tout ce qu’on pourrait obtenir par la force. L’exercice illimité de la raison individuelle est une doctrine imposante, qui semble l'emporter de beaucoup sur celles qui soumettent l’individu à servir le public en esclave. Le principe de la bienveillance, employé comme ressort principal de toutes les institutions sociales, et substitué à celui de l’amour de soi et de l’intérêt personnel, parait au premier aspect un perfectionnement vers lequel doivent se diriger tous nos vœux. Il est impossible en un mol de contempler l’ensemble de ce magnifique tableau, sans éprouver des émolions d’admiration et de plaisir, et sans concevoir le désir de le voir réaliser. Mais, hélas!. il ne se réalisera point. Gar tous ces aperçus de bonheur ne peuvent guères être envisagés autrement que comme un rêve et un fantôme brillant produits par l’imagination. Ce séjour de félicité, ce concert d’hommages ’a la vérité et à la vertu, disparaissent à la lumière du jour, et font place au spectacle des peines réelles de la vie, ou plutôt de ce mélange de biens et de maux dont elle est toujours composée.
M. Godwin, vers la fin du troisième chapitre de son huitième livre, dit, en parlant de la population : « Il va, dans la société humaine, un principe par lequel la population est perpétuellement maintenue au niveau des moyens de subsistance. Ainsi , chez les tribus errantes d'Asie
1 An enqulry conctrning political juxlïcc. S vol. ili a». Tondre*, 1705.
DES STSTÈMES D'ÉGALITÉ.
e( d'Amérique, on ne voit en aucun temps, dans la suite des siècles, que la population se soit accrue au point de rendre la culture de la terre nécessaire ('). » Ce principe ou cette force, dont M. Godwin parle comme d'une cause occulte, mystérieuse, dont il ne sonde point la nature, n'est autre chose , d’après tout ce que nos recherches ont pu nous fournir, que la dure loi de la nécessité, le malheur ( miser y) et la crainte du malheur.
La grande erreur de M. Godwin, et qui domine dans tout le cours de son ouvrage, est d’attribuer aux institutions humaines tous les vices et toutes les calamités qui troublent la société. Les lois politiques et celles qui se rapportent à la propriété lui paraissent les sources de tons les maux et de tous les crimes. Si ce système était fondé, on ne devrait pas envisager comme entièrement désespérée l’entreprise de bannir entièrement le mal du monde que nous habitons; et la raison serait en effet l'instrument par lequel on pourrait se flatter d'opérer une si heureuse réforme. Mais le fait est que les maux causés par les institutions humaines, dont quelques-uns ne sont que trop réels, peuvent être envisagés comme légers et superficiels, en comparaison de ceux qui ont leur source dans les lois de la nature et dans les passions des hommes.
Dans un chapitre destiné à faire voir les grands avantages d’un système d'égalité , M. Godwin s’exprime ainsi : « L’esprit d’oppression , l’esprit de servitude et l’esprit de fraude, tels sont les fruits immédiats des lois sur la propriété. Ces dispositions sont toutes également contraires au perfectionnement de l'intelligence. Elles engendrent d'autres vices, l'envie, la malice, la vengeance. Dans un état de société où tous les hommes vivraient dans l'abondance, où tous participeraient également aux bienfaits de la nature, ces sentiments dépravés seraient nécessairement étouffés. Le principe étroit oe l’égoïsme disparaitrait. Nul n'étant réduit à garder soigneusement sa petite portion de biens, ou à pourvoira ses besoins avec anxiété, chacun perdrait de vue son intérêt individuel pour ne s'occuper que du bien commun. Personne ne serait l’ennemi de son prochain , car il n’y aurait plus de sujet de dispute ; bientôt en conséquence l’amour des hommes reprendrait l'empire que lui assigne la raison. L'esprit, débarrassé des soins du corps, se livrerait librement h de plus hautes pensées, et reprendrait ainsi ses habitudes naturelles. Chacun s’empresserait à aider les antres dans leurs recherches’. »
Voilà sans doute l’image du bonheur. Mais c'est un tableau purement
1 in S", 2« édit., p. 460. — * B. VIII, ch. III, p. 45*.