LIVRE ni. — CHAPITRE V
vendeurs et des acheteurs ; les uns devinrent lents à acheter, les autres empressés à vendre ; le marché regorgea et les prix tombèrent rapidement. Cela mit les paroisses en état de retirer leurs assistances, et de prévenir par là le retour des hauts prix , à l’époque où les vendeurs furent rassurés.
Si aux deux années de disette avaient succédé seulement des années communes, je suis fortement porté à croire que, comme le marché n'aurait point regorgé, le prix des grains ne serait tombé que d'une assez petite quantité ; qu’en conséquence les paroisses n’auraient pas pu retirer leurs assistances, que l'augmentation du papier aurait continué d’être nécessaire, et que Gnalement les prix de toutes les marchandises se seraient peu à peu réglés sur cet accroissement du moyen de circulation.
Si les paroisses, au lieu de donner une assistance à temps, susceptible d’être retirée à la première baisse, avaient élevé partout les salaires, il est évident que les obstacles à une diminution de circulation et au retour des bas prix auraient été bien plus accrus. Le haut prix du travail serait devenu permanent, sans aucun avantage pour l'ouvrier.
Personne ne désire avec plus d’ardeur que moi de voir s’élever le prix réel du travail. Mais la tentative d’opérer cet effet en élevant forcément le salaire nominal , comme on l’a fait à un certain point, comme on l’a presque universellement recommandé dans ces dernières disettes, est une mesure que tout homme réfléchi doit réprouver comme puérile et absolument inefficace.
Le prix du travail, quand on lui laisse prendre son niveau naturel, est un baromètre politique de la plus haute importance ; il exprime le rapport des moyens de subsistance à la demande que l'on en fait ; de la quantité consommable au nombre des consommateurs. Pris en moyenne cl indépendamment de toute circonstance accidentelle, il indique en outre clairement les besoins de la société par rapport à la population; car, quel que soit le nombre des enfants pour chaque mariage, qui peut suffire à maintenir la population actuelle à l’état stationnaire; le prix du travail sera ou suffisant, ou supérieur ou inférieur à leur entretien, selon que les fonds destinés à payer le travail seront stationnaires, progressifs ou rétrogrades. Mais au lieu de considérer les salaires sous ce point de vue, on se plaît à les envisager comme une valeur que nous pouvons hausser et baisser à plaisir, cl qui dépend essentiellement de la décision des juges de paix. Lorsqu’une hausse dans le prix des denrées alimentaires indique une demande supérieure h l’offre, on veut
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LOIS SLR LES PAUVRES
mettre l’ouvrier dans la situation où il était avant cette hausse, et à cet effet on élève le prix du travail, c’est-à-dire que l’on fait croître la demande ; après quoi l'on est fort surpris de voir hausser toujours plus le prix des denrées. C’est à peu près comme si le baromètre baissait jusqu’au mot tempête, et que pour rétablir le beau temps nous fissions monter le mercure par quelque pression mécanique; puisque nous fussions étonnés de voir le mauvais temps continuer ’.
Smith a clairement fait voir que la tendance naturelle d’une année de disette est de priver de tout emploi un grand nombre d’ouvriers, ou de les forcer à travailler pour un salaire réduit, à cause de l’impossibilité où sont les maîtres d’employer le même nombre d’ouvriers au même prix qu'auparavant. Hausser les salaires, c’est augmenter le nombre de ceux qui sont sans emploi, c'est prévenir, comme le dit cet auteur, les bons effets d'une disette modérée, qui tend à rendre le peuple plus laborieux, plus attentif et plus économe. Le nombre de domestiques sans place et d’ouvriers sans emploi, pendant les dernières disettes, fournit une preuvre lamentable de la justesse de ces raisonnements. Si les salaires s’étaient élevés partout en proportion du prix des vivres, personne, à l’exception des fermiers et d’un petit nombre de gentlemen », n’aurait pu employer le même nombre d’ouvriers qu’il avait coutume d'entretenir, Une foule additionnelle de domestiquas et d’ouvriers de manufactures auraient été renvoyés ; et de suite ceux qui l’ont été réellement n'auraient eu d’autre refuge que les paroisses. Dans l’ordre naturel des choses, une disette tend à faire baisser, et non hausser, le prix du travail.
Après qu’un ouvrage tel que celui d’Adam Smith, a paiu, après qu’il a été si généralement répandu, c’est pour moi, je l’avoue, une chose étrange, de voir tant d’hommes , qui voudraient passer pour entendre l’économie politique , persister à croire qu’il dépend des juges de paix , ou même de la toute-puissance du parlement , de changer, par un acte de leur volonté, la totalité des circonstances où le pays se trouve placé ; et lorsque la demande de vivres est plus grande que l’offre, de faire, par la simple publication d’un édit, que l’offre subitement se trouve égaler la demande. Plusieurs hommes, qui reculeraient d’horreur à la proposition d’un maximum, sont tout prêts à proposer que le prix du travail soit proportionné à celui des vivres, et ne semblent pas
1 On peut remarquer que la comparaison, loin d'être outrée, pèche plutôt eu sens contraire ; car la hausse forcée des salaires fait croître la demande des denrées et par conséquent augmente le mal. ( Note des traducteurs.)
7 Hommes comme il faut.