‹ Essai sur le principe de populationChapitre 181 sur 368 · LIVRE III. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE III. — CHAPITRE VI

mauvais effets de quelques institutions humaines. En dépit des préjuges favorables à la population, et de tous les encouragements inconsidérés que l'on donne au mariage, celte force agit comme un obstacle qui prévient l'accroissement de la population. Heureusement pour l'Angleterre, elle y exerce son influence. Outre ces motifs de prudence, qui diminuent le nombre des mariages, que les lois sur les pauvres favorisent, on peut dire que ces lois se combattent elles-mêmes. Car comme chaque paroisse est obligée d’entretenir ses pauvres, elle craint d'en augmenter le nombre. En conséquence chaque cultivateur est peu disposé à bâtir des cottages 1 d’ouvriers, et , à moins que ceux-ci ne soient fort demandés, il est plutôt enclin à abattre celles qu'il trouve construites sur son domaine. La rareté de ces petites habitations est un obstacle au mariage des pauvres. Il est probable que cet obstacle n’a pas peu contribué à mettre l’Angleterre en état de supporter son mauvais système des lois sur cet objet.

Ceux que n’arrêtent point ces motifs, et qui s’engagent témérairement dans les liens du mariage, reçoivent des secours distribués avec une rigoureuse épargne; les uns continuent à vivre chez eux en proie h la misère; les autres entassés dans des ateliers ou maisons de travail étroites et malsaines, où règne, surtout parmi les enfants, une effrayante mortalité. On connaît le compte rendu par Jonas Hanway du traitement qu’éprouvent à Londres les enfants élevés par les paroisses. Il parait, par ce qu’en disent M. Howlelt et d’autres écrivains, que ceux des provinces ne sont pas beaucoup plus heureux. C’est ainsi que les lois, ou du moins les procédés d’exécution, détruisent en grande partie la population que ces mêmes lois ont fait naitre. Ce qui échappe à ces causes de destruction nuit h la société de plusieurs manières. Les fonds destinés à mettre le travail en activité, se divisent entre un nombre d’hommes plus considérable que celui auquel ils pourraient convenablement suffire. Une partie de ces fonds, qui aurait été confiée à des ouvriers laborieux et rangés, devient la part des négligents et des paresseux. 1) résulte de là, que le sort de tous les ouvriers étrangers aux maisons de travail, devient plus fâcheux; qu'en conséquence le nombre de ceux qui s'y rendent augmente chaque année, et qu’enfin la niasse des assistes s'élève au point où nous la voyons aujourd'hui.

Si j’ai exposé avec vérité les procédés d'exécution et les effets qui en ont été la suite ; il faut convenir que les pauvres ont été trom-

' Petites cabanes d'ouvriers domestiques des fermiers ou des propriétaires , appelées cottagen. {fiole des traducteurs.)

LOIS SUR LES PAUVRES

pés el qu’on leur a fait des promesses qu’il était impossible de tenir.

Les tentatives qu’on a faites pour employer les pauvres dans de grands établissements de manufactures ont presque toujours échoué. Les fonds el les matières destinées à la fabrication ont été gaspillés. Si quelques paroisses ont pu, par une meilleure administration, persévérer dans ce système; l’effet qui en a résulté a été infailliblement de jeter dans l’inaction plusieurs ouvriers, qui travaillaient dans le même genre sans être à la charge de personne. C’est ce qu’a bien fait sentir Daniel de Foë dans un écrit adressé au parlement, sous ce titre : Les aumônes ne sont pas la charité, (Giving alms no charity). Pour chaque écheveau de laine, dit-il, que filent les pauvres enfants de paroisse, il ne peut manquer d’y avoir un écheveau de moins de filé par quelque pauvre famille. Pour chaque pièce de flanelle qui se fabrique à Londres dans les maisons de travail, il s’en fabrique une de moins à Colchester ou ailleurs '. Soit que les brosses et les balais sortent de la fabrique des enfants de paroisse ou de celle de quelquës ouvriers indépendants, dit le chevalier F. M. Eden, il ne s’en vendra jamais plus que le public n’en demande

On dira peut-être que l’on pourrait appliquer le même raisonnement à l’emploi d’un capital quelconque dans toute espèce de commerce ou de fabrique, puisque cet emploi ne manque presque jamais de nuire, par la concurrence, h ceux qui sont en possession de cette branche d’affaires. Mais il y a, entre les deux cas que l’on compare, une différence essentielle. Dans ce dernier, la concurrence se fait à des termes équitables, parce qu’en entrant dans les affaires tout le monde a pu s’y attendre. Et chacun de ceux qui s’en occupent peut se tenir pour assuré qu’il ne sera point supplanté, à moins que son compétiteur ne lui soit supérieur en habileté ou en travail. Dans l’autre cas au contraire, la concurrence est soutenue par une gratification considérable, au moyen de laquelle ces compétiteurs, fort inférieurs à l’ouvrier indépendant en travail et en habileté, le forcent h baisser son prix et l’excluent injuste-

' Voyez les extraits de Daniel de Foë, dans l’estimable ouvrage de Sir F. M. Eden sur les pauvres, vol. I, p. S6t . [Note de l’auteur).

* Le chev. F. M. Eden s'exprime ainsi, sur le prétendu droit des pauvres d'étre occupés tant qu’ils sont valides, et nourris quand ils ne le sont plus : « On peut douter qu’un droit, impossible à faire valoir, puisse jamais exister. » Vol. I, p. 447. Personne n’a rassemblé plus de matériaux que .M. Eden sur les lois relatives aux pauvres. 11 exprime ainsi le résultat de ses recherches à ce sujet : «En tout, le bien que peut produire une taxe forcée, destinée à l’entretien des pauvres, est bien surpassé par les maux qui en sont la suite inévitable. « Vol. I, p. 467. Je me félicite de voir mon opinion sur les lois relatives aux pauvres appuyée par le suffrage d’un aussi bon observateur. [Note de l'auteur ).

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