‹ Essai sur le principe de populationChapitre 188 sur 368 · LIVRE III. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE III. — CHAPITRE VII

pour le soutien de leurs familles, et qui doit suppléer à l’exiguilé de leurs salaires, est très peu considérable.

Pour remédier aux effets de cette concurrence de la campagne , les artisans et les ouvriers des manufactures dans les villes ont été conduits à comploter, dans le but de maintenir le prix des salaires et d’empêcher les ouvriers de travailler au-dessous d'un certain taux. Mais de tels complots ne sont pas seulement illégaux, ils sont déraisonnables et inefficaces; et si l’offre d'ouvriers dans quelque branche particulière d’industrie est de nature à faire baisser les salaires, l’acte de les maintenir de force doit avoir l’effet de priver d’occupation un nombre d’ouvriers tel, que la dépense de leur entretien égale le gain produit par la hausse des salaires; en sorte que cette hausse demeure tonl-à-fait vaine par rapport h la masse entière des ouvriers.

Il est de toute impossibilité que les différentes classes de. la société soient en même temps bien payées et pleinement occupées, si en somme l’offre du travail excède la demande; et comme les lois sur les pauvre» tendent de la manière la plus marquée à faire que l’offre du travail excède la demande qu’on en fait, leur effet doit être ou de faire baisser universellement tous les salaires, ou si quelques-uns sont maintenus artificiellement, de priver d’occupation un grand nombre d’ouvriers , et ainsi d’accroitre constamment la pauvreté et la détresse des classes ouvrières.

Si tel est l’état des choses (et je suis fermement convaincu qu’il est réellement tel) tous ceux qui s’intéressent au bonheur de la grande masse de la société doivent vivement regretter que les écrivains, dont les ouvrages sont les plus répandus parmi le peuple , aient marqué du sceau de la réprobation la conduite qui seule peut améliorer sa condition, et qu'ils aient donné leur approbation au système qui doit inévitablement le précipiter dans la pauvreté et la détresse.

A tous les individus dont le peuple se compose, on apprend qu’ils n'ont nulle raison d’imposer à leurs penchants la moindre contrainte, ou d’user de prudence à l’égard du mariage, parce que la paroisse est tenue de pourvoir aux besoins de tous ceux qui naissent. On leur apprend qu’ils ont tout aussi peu de raisons de contracter des habitudes d’économie et de profiter des ressources présentées par les caisses d’épargne, pour mettre à part leurs gains tant qu’ils sont célibataires, afin d’avoir une chaumière quand ils se marieront, de vivre honorablement et avec quelque degré d’aisance; parce que, apparemment, la paroisse est tenue de couvrir leur nudité et de leur trouver un lit et une chaise dans une maison de travail.

Digitiz

LOIS SUR LES PAUVRES. 5*3

On leur apprend que toute tentative de la part des classes plus élevées de la société pour leur inculquer les devoirs de prudence et d'économie, ne peut dériver que du désir d’épargner l’argent que ces classes payent pour la taxe des pauvres; quoiqu’il soit bien certain que le seul moyeu conforme aux lois de la morale et de la religion qui puisse procurer aux pauvres la plus grande portion de la propriété du riche sans précipiter dans la misère la communauté toute entière, est, de la part du pauvre, la prudence dans tout ce qui tient au mariage, et l’économie tant avant qu’après l’avoir contracté.

On leur apprend que l’ordre du Créateur de croître et de multiplier est destiné à contredire ces lois que lui-même a données |H>ur l’accroissement et la multiplication de la race humaine; et que c’est le devoirde toute personne de se marier de bonne heure, lors même que, par l’impossibilité d’une addition suffisante à la nourriture du pays, ses enfants doivent pour la plupart mourir d’une mort prématurée, et ne contribuer en rien à la multiplication de l’espèce ; que, dans cet étal de choses, son devoir est de se marier, tout aussi bien que si tous les enfants nés d’un tel mariage pouvaient être bien entretenus et qu’il y eût de la place et de la nourriture pour un grand et rapide accroissement de population.

On leur apprend qu’entre un pays tel que l'Angleterre, dès longtemps bien peuplé, où la terre inculte est comparativement stérile , et un pays tel que les États-Unis d’Amérique, où pour la moindre valeur on a des millions d’acres d’une terre riche et fertile , il n’y a d’autre différence dans la condition des classes ouvrières que celle qui provient de la taxe.

On leur apprend enfin, ô monstrueuse absurdité! que la seule raison pour laquelle l’ouvrier des États-Unis gague un dollar par jour, tandis que l’ouvrier de la Grande-Bretagne ne gagne que deux shellings est que celui-ci paye en taxe la plus grande partie de ces deux schellings.

Quelques-unes de ces doctrines sont si grossièrement absurdes, que je ne doute pas qu’elles ue soient rejetéesau premier abord par le sens commun d’un très grand nombre d’ouvriers. Ils ne peuvent manquer de reconnaître que, s’ils dépendent principalement de la paroisse pour l’entretien de leurs enfants, ils n’ont à attendre que la table de la paroisse, le vêlement, l’ameublement, la maison, le gouvernement de la paroisse; et ils doivent très bien savoir que des personnes qui vivent de la sorte ne peuvent être dans un état de bonheur et de prospérité.

Il peut à peine échapper au plus simple artisan, que plus les ouvriers sont rares plus aussi est grande la portiou qu’ils retiennent sur la valeur

LtVIlE III. — CHAPITRE VII.

de ce qu’ils produisent pour leurs maîtres; et il suit de là tout naturellement que la prudence à l’égard du mariage, qui est le seul moyen moral de prévenir l’excès de l’offre des ouvriers sur la demande, est aussi l’unique moyen de donner au pauvre, d’une manière permanente, une grande part aux produits du pays.

Un homme ordinaire qui a lu la Bible, doit être convaincu qu'un ordre, donné à un être raisonnable par un Dieu de miséricorde, ne peut avoir eu le but que lui prête une interprétation tendant à produire la maladie et la mort et non la multiplication de l’espèce. Le plus simple bon sens lui fera voir que si, dans un pays où il n’y a que peu ou point d’accroissement de nourriture à espérer, chaque homme se mariaità dixhuit ou vingt ans, époque où en général il y est le plus fortement enclin; il s'ensuivrait nécessairement un accroissement de pauvreté, de maladie et de mortalité, et non un accroissement de population; aussi longtemps du moins qu’il continuera d’être vrai (ce dont cet homme de bon sens ne serait sans doute pas disposé à douter) qu’un nombre d'hommes additionnel ne peut pas vivre, sans une nourriture additionnelle.

L’n bon et solide jugement, sans être doué d’une pénétration extraordinaire, suffirait à l’ouvrier instruit de la nature du pays, pour lui faire soupçonner qu’il doit y avoir quelque grande différence, tout-à-fait indépendante delà taxe, entre les États-Unis d’Amérique et l’Angleterre; c’est-à-dire entre un pays qui peut aisément être mis en état d’entretenir cinquante fois autant d’habilants qu’il en contient actuellement, et un pays quine pourrait, sans des efforts extraordinaires, être mis en état d’entretenir deux ou trois fois autant d'habitants qu’il en contient. Il verrait au moins qu’il y a une différence prodigieuse dans le pouvoir d'entretenir un nombre additionnel de bestiaux, entre une petite ferme déjà bien peuplée, et une très grande ferme qui n’a pas la cinquantième partie de ce qu’elle est en état de nourrir. De plus, comme il saurait que les riches et les pauvres doivent également vivre des produits de la terre, aussi bien que les animaux, il serait disposé à conclure que ce qui est si évidemment vrai dans un cas, ne peut être faux dans l'autre. Ces considérations devraient lui faire regarder comme naturelle et conforme à toute espèce de vraisemblance, que dans les pays où il y a un grand besoin d’hommes, les salaires soient de nature à encourager les mariages précoces et les familles nombreuses; et cela par la meilleure de toutes les raisons, c’est que dans un tel pays tous ceux qui naitront pourront être entretenus avec facilité dans l’aisance; tandis que dans les pays qui sont déjà presque pleins, les salaires ne peuvent jias donner le même encouragement aux mariages précoces, par une raison

LOIS SUIS LES PAUVISES

qui , certes , n’est guères plus mauvaise , c’est que les personnes ainsi venues au monde ne peuvent trouver un entretien suffisant.

Il est peu d'artisans et de manouvriers qui n’aient entendu parler du haut prix du pain, de la viande et du travail en Angleterre, en comparaison des prix du continent; et ils ont en même temps entendu dire très généralement que ces hauts prix étaient dûs principalement à la taxe; qu’à la vérité la taxe a fait monter les salaires en argent comme les autres choses , mais qu’elle a fait plus de mal que de bien à l’ouvrier, parce qu'auparavant elle avait fait monter le prix du pain , de la bière et des autres articles à l’achat desquels il emploie ce qu’il gagne. Avec ce petit nombre de connaissances acquises, l’intelligence la moins exercée se révolterait a l'idée que la même cause qui a maintenu le prix en argent du travail chez toutes les nations de l’Europe à un taux beaucoup plus bas qu’en Angleterre, savoir l’absence de taxe, est précisément celle qui l’a fait monter de plus du double dans les États-Unis d’Amérique. Ce simple ouvrier se convaincrait que , quelle que puisse être la cause du haut prix pécuniaire des salaires dans les États-Unis (cause qu’il a peut-être de la peine à pénétrer), il est au moins certain que cette cause ne peut être la simple absence de taxe , puisque celte circonstance ne pourrait avoir qu’un effet directement opposé.

Quant à l’amélioration de l’état des classes inférieures en France depuis la révolution, amélioration sur laquelle on a beaucoup insisté, si l’on énumérait les circonstances qui l’ont accompagnée , clics établiraient de très fortes présomptions contre les doctrines qu’on a voulu répandre récemment. I/amélioration de l’état des classes ouvrières en France depuis la révolution a été accompagnée d’une grande diminution dans le taux des naissances. Cette diminution a eu naturellement et nécessairement l’effet de donner à ces classes une plus grande part aux produits du pays , et a maintenu l’avantage provenant de la vente des biens du clergé et des autres domaines nationaux, qui, sans cela, en peu de temps aurait été perdu. L’effet de la révolution en France a été de rendre chacun plus dépendant de soi-mème et moins dépendant des autres. Les classes ouvrières sont par là devenues plus actives, plus économes et plus prudentes en fait de mariage qu’auparavant , et il est très sur que, sans cela, la révolution ne leur aurait fait aucun bien. Une amélioration dans le gouvernement tend naturellement à produire ces effets et par là même à améliorer la condition du pauvre. Mais un système très étendu d'assistance paroissiale , et des doctrines telles que celles qui ont été dernièrement propagées, s’y opposent. Elles empêchent les classes ouvrières de contracter l’habitude de ne dépendre que

O1* fc»/ AV

ru*

Page 1