LIVRE I. — CHAPITRE II
agissent avec beaucoup de force. Les habitudes vicieuses se multiplient, l’exposition des enfants est moins rare, les guerres et les épidémies deviennent probablement plus fréquentes et plus meurtrières. Ces causes continueront sans doute d’agir, jusqu’à ce que la population soit réduite au niveau des moyens de la soutenir. A cette époque, le retour d’une espèce d’abondance relative produira de nouveau l'accroissement de la population; et an bout d’un certain temps, cet accroissement sera arrêté par l’action des mêmes causes que je viens d’énumérer *.
Je n’entreprendrai pas de suivre en différents pays ces mouvements rétrogrades et progressifs. Il faudrait pour cela que l'histoire pût nous fournir des informations très détaillées sur des objets qu'elle a négligés jusqu’ici. De plus, il est facile de voir que les progrès mêmes de la civilisation tendent naturellement à rendre ces mouvements moins sensibles. Je me bornerai donc à établir les propositions suivantes :
1. La population est nécessairement limitée par les moyens de subsistance.
2. La population croit invariablement , partout où croissent les moyens de subsistance, à moins que des obstacles puissants et manifestes ne l’arrêtent \
3. Ces obstacles particuliers , et tous ceux qui, arrêtant le pouvoir
prépondérant , forcent la population A se réduire au niveau des moyens de subsistance, peuvent tous se rapporter à ces trois chefs, la contrainte morale, le vice et le malheur. f>
Je ne pense pas que la première de ces propositions ait licsoin ditre prouvée. Les deux dernières seront le résultat de l'examen que nous allons entreprendre de l’état des peuples anciens et modernes envisagés sous cet aspect.
C’est l’objet des chapitres suivants.
4 James Stewart compare le pouvoir productif à un ressort chargé d’un poids variable ( Ècon . polit., lit. I, liv. I, eliap. 4), d’où résulteraient les mêmes oscillations que je viens de dépeindre. Cet auteur a exposé d’une manière très satisfaisante, dans le premier livre de son Traite d'Économie politique , plusieurs sujets relatifs à la population. ( Sole de V auteur.)
* Je m’exprime ici avec une sorte de réserve, parce qu’il y a, je crois, un petit nombre de cas, tels que celui des nègres aux Indes-Occidentales, et un ou deux autres semblables, où la population ne s’élève pas au niveau des subsistances. Mais cc sont des exceptions cl des cas extrêmes. En parlant d’une manière générale, on peut énoncer ces mêmes propositions sans restriction et dire :
2. La population croit partout où croissent les moyens de subsistance.
3. Les obstacles qui répriment le pouvoir prépondérant, et forcent ainsi la popu-
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CIIAP1TBÉ III. — DES OBSTACLES A LA POPULATION DANS L’éTAT LE MOINS ÉLLYL DS LA SOCIÉTÉ HUMAINE.
Tous les voyageurs s'accordent h nous représenter les habitants de la Terre de l’’eu comme placés au plus bas degré de l’existence sociale *. Mais nous connaissons peu leurs mœurs et leurs habitudes domestiques. I>a contrée stérile qu’ils habitent, et l’état misérable auquel ils sont réduits, ont empêché de former avec eux des liaisons mercantilles, qui auraient pu nous procurer les informations nécessaires sur leur état et leur manière de vivre. Du reste il n’est pas difficile de concevoir quels sont les obstacles qui arrêtent la population d’une race de sauvages, dont la misère se montre au premier aspect; mourants de froid et de faim; couverts d’ordure et de vermine; placés sous le climat le plus rude, sans avoir su trouver aucun moyen d’en adoucir la rigueur *.
Les naturels de la Terre de Van Diémen ne sont guères moins misérables, et on les peint comme presque aussi dépourvus de ressources*. Ceux des îles Andaman, situées plus k l’est, paraissent inférieurs aux uns et aux autres. Quelques relations récentes attestent que tout leur temps est employé k chercher leur nourriture : comme leurs forêts ne leur offrent k peu près aucune proie animale et peu de végétaux dont ils puissent faire usage , ils sont réduits k grimper sur les rochers, ou k errer sur le rivage de la mer, pour y chercher quelque poisson jeté k la côte, ressource toujours précaire, dont ils sont absolument privés dans les temps orageux. Leur taille ne passe pas cinq pieds*, leur ventre est proéminent, leurs épaules relevées ; ils ont une grosse tête et des membres grêles et fluets. Leur aspect annonce le dernier degré de la misère, et le plus affreux mélange de férocité et de besoin. Plusieurs ont été trouvés sur le rivage en prbic aux horreurs de la famine et au dernier période de cette déplorable existence *.
Les habitants de la Nouvelle-Hollande semblent s’élever un peu au-
lation à se réduire au niveau des moyens de subsistance, peuvent tous se rapporter à ces trois chefs, la contrainte morale , le vice et le malheur. (Note de l’auteur.)
' Cook, premier voyage,!. II, p. 59, angl.
* Ibid., second voy., t. II, p. 187, angl.
’ Voyage de Vancouver, t. Il, liv. III, c. I, p. 15, angl.
4 Cinq pieds anglais, qui valent chacun 30-1,7915 millimètres, soit en tout 1 mètre 39 centimètres. ( Jph . G.)
* Symes, Ambassade à Ava, ch. I, p. 199. Recherches asiatiques, t. IV, p. 101v angl.