LIVRE III. — CHAPITRE VIII
gain ne s’élève qu’k neuf, il ne serait pas exact d’en conclure que leur condition relative et leurs jouissances sont dans le même rapport; car la totalité des gains d’un ouvrier n’est pas dépensée en nourriture. Si donc ce qui ne va pas à cet objet se trouve, dans le pays où le gain s’élève à quinze quarters, ne pas suffire, à beaucoup près, pour acheter autant d'habits et d’autres utiles marchandises, que dans le pays où le gain n’est que de neuf; il peut se faire que dans ce dernier pays, la situation de l'ouvrier, prise dans son ensemble , approche plus qu’on n’aurait pu le supposer de ce qu’elle est dans le premier pays.
N’oublions pas toutefois que la quantité lend toujours puissamment à contrebalancer toute infériorité de valeur. L’ouvrier qui gagne un plus grand nombre de quarters peut toujours commander à la fois et plus d’objets de nécessité et plus d’objets de simple utilité, mais non pas au point qu’indique le rapport des gains en produit brut.
Les États-Unis d’Amérique fournissent un exemple pratique du système agricole dans les circonstances les plus favorables au sort des classes ouvrières. La nature du pays comporte l’application d’une partie considérable de ses capitaux à l’agriculture ; d'où est résulté un accroissement de fonds très rapide. De Ik une demande de travail constamment soutenue. En conséquence les classes ouvrières ont été très bien payées. Elles ont été mises en état de commander une quantité d’objets de première nécessité fort supérieure k ce qu’on voit ailleurs; et les progrès de la population ont été singulièrement accélérés.
Là même cependant une légère déduction s’est fait sentir par le bas prix des grains. Comme, jusques k la dernière guerre, les États-Unis importaient d’Angleterre la plus grande partie des ouvrages fabriqués, tandis que l’Angleterre importait des États-Unis de la farine et du froment, on ne peut douter qu’aux États-Unis la valeur de la nourriture comparée k celle des ouvrages faits n’ait été moindre qu’en Angleterre. Et cet effet n’a pas lien seulement pour les marchandises importées, mais aussi pour les produits des fabriques du pays, pour lesquelles les États-Unis ne jouissent d’aucun avantage particulier. Dans l’agriculture, l’abondance des bonnes terres suffit k contrebalancer les salaires élevés et les hauts profits des fonds, et k maintenir les grains k un prix modéré , malgré la grande cherté de ces deux éléments du prix. Mais dans la production des ouvrages de manufacture, cette cherté doit nécessairement se faire sentir, sans qu’aucun avantage la compense, et ne peut manquer d’élever le prix des ouvrages fabriqués dans le pays , aussi bien que de ceux du dehors, en comparaison du prix des matières alimentaires.
SYSTÈME AGRICOLE
Dans ces circonstances, le sort des classes ouvrières ne peut pas être, à l’égard des objets de commodité et de jouissance, beaucoup meilleur que celui des ouvriers d’autres pays, comme semblerait l’indiquer la quantité de nourriture que leur gain peut obtenir. Ce résultat est suffisamment confirmé par l’expérience, lin voyageur français très intelligent, M. Simond, qui a passé vingt ans aux États-Unis, a parcouru assez récemment une grande partie de l’Angleterre. On voit, dans sa relation écrite en 1810 et 1811 , qu’il a été frappé de l’air d'aisance et de bonheur des paysans de cette ile et de la propreté qui règne dans leurs vêtements. 11 vit, dans quelques endroits, tant de cabanes bien soignées, tant de bons habits, si peu d’apparence de misère, qu’il ne pouvait s’empêcher de se demander avec étonnement où donc se cachaient les pauvres de l'Angleterre et où étaient leurs habitations. Ces remarques, venant d’un observateur capable, exact, et selon toute apparence toutà-fait impartial, qui arrivait d'Amérique et visitait l’Angleterre pour la première fois, sont curieuses et instructives ; les faits qu’elles présentent, quoiqu’ils puissent se ressentir de l’impression produite par quelques différences dans les habitudes et la manière de vivre des deux pays , doivent dépendre en grande partie des causes que nous venons d’indiquer.
L’Irlande offre un exemple frappant des fâcheux effets qu’a sur le sort des jiauvres le bas prix relatif des denrées alimentaires. Les fonds destinés à payer le travail s'y sont si rapidement accrus pendant le cours du dernier siècle, on a appliqué à cet emploi une portion si considérable de l'aliment principal des classes inférieures du peuple, que l’accroissement de la population y a été plus rapide que presque partout ailleurs, à l’exception des États-Unis. L’ouvrier irlandais, payé en pommes de terre, a gagné peut-être en moyens de subsistance de quoi nourrir deux fois autant de personnes que pouvait en gagner l’ouvrier anglais, payé en froment; et l’accroissement de la population dans les deux pays a été à peu près dans le rapport de la quantité relative de nourriture accordée, dans chacun d’eux, à l’ouvrier, en se conformant â ses habitudes. Mais il s’en faut bien que, pour les objets de commodité et de jouissance, leur sort ait suivi le même rapport. La grande quantité de nourriture que produit la terre lorsqu’on l’emploie à la culture des pommes de terre, et par suite le ba3 prix du travail que cette denrée alimente, tendent à élever la rente du sol plutôt qu’à la faire baisser, en sorte qu’en tout ce qui en dépend , elle maintient le prix des matières des manufactures et de toutes les autres espèces de produit brut, à l’exception des pommes de terre. Ainsi, il y a un grand dés-