LIVRE ni. — CHAPITRE IX
vince pour l’empire auquel elle appartient; et l’accumulation de capital qui, dans l'un des cas, arrêterait l’exportation des grains, la laisserait, dans l’autre, parfaitement libre.
Si, par l’influence d'une ou plusieurs des causes que nous avons énumérées, l'importation du blé dans un pays manufacturier et commerçant éprouvait de graves obstacles, si elle venait à décroître, ou que du moins elle ne put recevoir aucune augmentation, il est évident que la population de ce pays serait retardée dans le même rapport.
Venise présente un exemple frappant d’un état commercial arrêté tout-’a-coup dans son progrès en richesse et en population par la concurrence étrangère. La découverte faite par les Portugais d'un passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance changea complètement la route du commerce de l’Inde. Non-seulement les hauts profits des Vénitiens, qui avaient été le fondement de leur richesse croissante et de leur prépondérance extraordinaire comme puissance navale et commerciale, furent subitement réduits; mais le commerce même, qui avait donné ces hauts profits , fut presque anéanti ; le pouvoir et la richesse des Vénitiens se resserra bientôt dans les limites que leur assignaient leurs ressources naturelles.
Au milieu du quinzième siècle, Bruges en Flandre était le grand entrepôt du commerce entre le nord et le midi de l'Europe. Dès les premières années du seizième siècle, le commerce de cette ville commença à décliner par la concurrence d’Anvers. En conséquence, plusieurs marchands anglais ou d’aulres nations étrangères la quittèrent pour aller s'établir dans celle dont le commerce et la richesse croissaient rapidement. C’est à peu près au milieu du seizième siècle qu’ Anvers atteignit le zénith de sa puissance. Elle contenait plus de 100,000 habitants; elle était reconnue universellement comme la plus illustre des villes marchandes et comme l’emportant, par l’étendue et la richesse de son commerce, sur toutes celles du nord de l’Europe.
La grandeur naissante d’Amsterdam fut favorisée par le triste évènement du siège et de la prise d’Anvers par le duc de Parme ; et la concurrence de l’extraordinaire industrie et des efforts persévérants des Hollandais, non-seulement empêchèrent Anvers de recouvrer son commerce, mais portèrent un coup fatal au commerce étranger de presque toutes les autres villes anséatiques.
Le déclin subséquent du commerce d’Amsterdam même fut causé en partie parla baisse des profits qu'amenèrent la concurrence intérieure et l'abondance des capitaux ; en partie par les taxes excessives qui élevèrent le prix des objets de première nécessité; mais plus encore pcut-
SYSTÈME COMMERCIAL
élre par les progrès de quelques autres nations qui, jouissant à un plus haut degré des avantages naturels , étaient en état, même avec moins d’habileté, d’activité et de capital, de faire avec bénéfice une grande partie du commerce dont jusque-là les Hollandais étaient exclusivement en possession.
Dès 1609 et 1670, quand le chevalier W. Temple était en Hollande, les effets de l'abondance des capitaux et de la concurrence intérieure étaient tels, que dans la plupart des commerces étrangers, à l'exception de celui de l’Inde, on éprouvait des pertes, et qu'aucun ne donnait des profits qui allassent au-delà de deux ou trois pour cent'. Dans un pareil état de choses, le pouvoir et la volonté d'épargner doivent beaucoup diminuer. L'accumulation du capital doit avoir été stationnaire ou rétrograde, tout au plus très lentement progressive. Au fait, sir William Temple dit que , selon son opinion, le commerce de la Hollande avait depuis quelques années dépassé son méridien, et commençait sensiblement à déchoir ’. Dans la suite , quand les progrès des autres nations devinrent encore plus marqués, il parut, par des documents indubitables, que la plupart des commerces de la Hollande, ainsi que de ses pêcheries, étaient décidément tombés, et qu’aucune branche de son premier commerce n’avait conservé son ancienne vigueur, à l’exception de celui d’Amérique et d’Afrique, et de celui du Rhin et de la Meuse, qui sont indépendants du commerce étranger et de la concurrence.
En 1669, la population totale de la Hollande et de la Frise occidentale était estimée par Jean de Wit à 2,400,000 âmes5. En 1778, la population des sept Provinces-Unies n’était estimée qu’à 2,000,000*; en sorte que, dans le cours de plus d’un siècle, la population , au lieu de croître, comme il arrive ordinairement, avait beaucoup décru.
Dans tous ces cas relatifs à des pays commerciaux , le progrès de la richesse et de la population semble avoir été arrêté par une ou plusieurs des causes ci-dessus mentionnées, qui doivent nécessairement affecter plus ou moins le pouvoir de commander des moyens de subsistance.
On peut observer d’une manière générale que si, par une ou plusieurs causes quelconques, les fonds destinés dans un pays à y maintenir le travail cessent d’être dans un état progressif, la demande du
1 Temple’ i Works, vol. I, p. fi9, fol. — * Ibid., p. fl*. 5 InUri'ls de la Hollande, vol. I, p. 9. A agi.
' Richesse de la Hollande, vol. Il, p. 349.