‹ Essai sur le principe de populationChapitre 203 sur 368 · LIVRE III. — CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE III. — CHAPITRE X

l’entretien d'une famille ni même finalement à son propre entretien individuel ; mais jusqu'à ce que la terre refusât absolument de rendre quelque chose de plus, ils continueraient tous d’ajouter au fonds ou magasin générai ; et en accroissant ainsi les moyens de subsistance, ils fourniraient celui d'entretenir une population croissante. Le peuple entier d’un pays pourrait être occupé de la sorte , pendant tout le temps dont il dispose, à la production des objets de première nécessité, et n'avoir aucun moment de loisir pour se livrer à d’autres travaux. Mais c’est là un état de choses que l’on ne pourrait obtenir qu’en forçant l’industrie nationale, par l'action directe dé l'autorité publique, à suivre, dans sa direction , le seul canal qu’on laisserait ouvert. C’est ce qui ne pourrait jamais s’exécuter d’après le principe de la propriété privée , principe que l'on peut raisonnablement supposer établi pour toujours. Pour ce qui est de l’intérêt individuel du propriétaire et du fermier, la règle est de n’emplover jamais un ouvrier sur le sol, s’il ne produit pas plus que la valeur de son salaire; or, si ce salaire ne suffit pas à l’entretien d’une femme et d’autant d’enfants qu’il en faut pour que deu v arrivent à l’âge requis pour le mariage, il est de tonte évidence que la population et le produit doivent l’un et l’autre s’arrêter. Par conséquent, à l’extrême limite pratique de la population , l’état de la terre doit être tel que les derniers ouvriers qui la travaillent gagnent de quoi entretenir chacun probablement quatre personnes.

Il est heureux pour la race humaine que les lois de la nature soient telles. Si la concurrence pour les objets de première nécessité pouvait, dans le cours des progrès de la population, soumettre tous les individus sans exception à l’obligation de travailler sans interruption pour euxmêmes, l’homme tendrait constamment à un état de dégradation , et toutes les améliorations qui auraient embelli le milieu de sa carrière seraient à la fin complètement perdues. Mais dans la réalité, et d’après le principe universel de la propriété privée, à l’époque où il cesse d’être utile d’appliquer à la terre un travail additionnel, l’excès de produit brut que les cultivateurs actuels ne consomment pas sera néanmoins, sous forme de rentes, de profits et de salaires, en particulier sous forme de rentes, dans un rapport à la totalité du produit presque aussi grand qu’à aucune des époques qui ont précédé. Tout au moins il suffira à l’entretien d’une partie nombreuse de la société, qui vit sans faire aucun travail manuel , ou dont l’occupation est de donner aux produits bruts de la terre les formes les plus propres à satisfaire aux besoins de l’homme.

Toutes les fois donc que nous faisons mention des limites réelles et

SYSTÈMES AGRICOLE ET COMMERCIAL COMBINÉS. vraiment pratiques de la population, il est fort important de se souvenir qu'elles sont fort loin d'être celles de la capacité de la terre pour produire de la nourriture.

Il ne l'est pas moins de se rappeler que longtemps avant que cette limite pratique soit atteinte en un pays quelconque, le taux d’accroissement de la population y diminue graduellement. Quand le capital d’un pays devient stationnaire par l’effet d’un mauvais gouvernement, de la paresse, de la prodigalité, ou d’un coup soudain porté au commerce, il est possible a la vérité que la population soit arrêtée dans sa marche d’une manière quelquefois brusque et soudaine , bien qn’cn ce cas un tel effet ne puisse avoir lieu sans quelque violente convulsion. Mais lorsque le capital d’un pays cesse de croître par l'effet d’une accumulation progressive et de l’épuisement du sol, les protits des fonds et les salaires du travail doivent avoir diminué à la fois graduellement depuis longtemps, pour être arrivés au point de ne plus offrir d’encouragement à l’accroissement des fonds , ni de moyens d'entretenir une population croissante. Si l'on pouvait supposer que le capital employé sur les terres fût en tout temps aussi grand qu’il peut l’être avec le même profil, et qu’aucune amélioration agricole ne tendit à épargner le travail , il est manifeste qu'à mesure que l’accumulation ferait des progrès, les profits et les salaires iraient baissant d’une manière régulière, et que la diminution dont serait affecté le taux d’accroissement de la population suivrait également une marche régulière. Mais dans le fait cela ne peut jamais arriver. Diverses causes , naturelles et artificielles, concourent pour troubler celle régularité, et occasionnent, en divers temps, de grandes variations dans le taux d’accroissement de la population, tandis qu’elle avance progressivement vers sa dernière limite.

Premièrement, le dénuement de capital. En fait et dans la pratique, la terre en manque presque toujours. Cela provient : en partie de la nature des baux à ferme, qui découragent le transport aux terres du capital commercial et manufacturier, et laissent par là aux terres seules le soin de produire le capital qui les féconde; en partie aussi, dans presque tous les grands pays, de la nature même d'une portion considérable du sol, qui souvent produit peu avec un petit capital, tandis qu’il peut produire beaucoup avec un grand capital employé à le dessécher ou à l’amender par des engrais naturels et artificiels en quantité suffisante ; en partie enfin, de ce qu’après chaque baisse qu’éprouvent les profils et les sa-v laires, il arrive souvent qu’il se fait de la place pour l’emploi sur la terre de beaucoup plus de capitaux que n’en peuvent demander ceux] qui,

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