‹ Essai sur le principe de populationChapitre 22 sur 368 · LIVRE I. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE III

L'union des sexes est précoce; les colons ont même vu des exemples honteux de violence de la part de quelques-uns de ces sauvages envers de très jeunes fdlcs ’.

La conduite des maris envers leurs femmes est bien assortie au prélude de leur tendresse. Toutes portent sur la tête des signes évidents d’infériorité. Et, comme les mariages sont précoces, on peut cire (pie leurs maris les battent aussitôt qu’ils en ont la force. On a vu quelquesunes de ces infortunées, dont la tête tondue était marquée de tant de cicatrices, qu’il était diflicile de les compter. M. Collins dit à cette occasion, en se livrant à un mouvement de sensibilité: * I.a condition à laquelle ces femmes sont réduites est telle, que souvent, en voyant une jeune fille que sa mère portait sur ses épaules, j'anticipais sur l'avenir, et prévoyant les malheurs auxquels elle était destinée, je pensais que c’eût été un acte d’humanité de la priver sur le champ d'une si déplorable vie.» Kl ailleurs, en parlant de Ilennilong, il dit: « je trouve ici dans mon journal, que Ilennilong, pour je ne sais quel sujet, avait cruellement battu sa femme un instant avant son accouchement*.

line conduite si brutale doit produire souvent des couches malheureuses. L’union précoce et même prématurée des sexes nuit probablement à la fécondité. Il est plus rare chez ces sauvages de n’avoir qu’une femme que d’en avoir plusieurs; mais ce qui est singulier, c’est que M. Collins ne se souvient pas d’avoir jamais vu un homme qui eût des enfants de plus d’une de ses femmes. 11 a entendu dire à quelques naturels que la première femme réclamait l’amour de son mari comme un droit exclusif, et (pic la seconde n’était qu’une espèce d’esclave chargée de servir la première et son époux !.

Il est diflicile de croire qu’un droit pareil soit absolument exclusif; mais peut-être n’est-il pas permis à la seconde femme d’élever ses enfants. Quoi qu’il en soit, si le fait est vrai, il prouve qu’il y a un grand nombre de femmes sans enfants. Ce phénomène ne peut s’expliquer que parles durs traitements auxquels elles sont exposées, ou par quelque coutume particulière qui peut avoir échappé à l’observation de M. Collins.

S’il meurt une mère tandis qu’elle allaite, le père place, sur ce corps mort, l'enfant plein de vie, et laisse tomber sur lui une grosse pierre: aussitôt ses amis achèvent de fermer la tombe. Celle affreuse cérémonie fut accomplie par Co-lé-bé, l’un des naturels que les colons connais-

'■ Collins, Deteripl. de lu Sotte. -Gattr mêrid. , p. 363. 1 Ibid., p. 560. — * Ibid., p. G07.

OBSTACLES A LA POPULATION DANS LA SOCIÉTÉ HUMAINE. 2» saient: et lorsqu’on lui en parlait, il prétendait la justifier, en disant qu’on ne pourrait trouver aucune femme qui voulut remplacer la mère en qualité de nourrice, et que c’était par conséquent abréger les souffrances de i’enlant que de lui ôter la vie d’un seul coup. M. Collins observe que celte coutume, qui est générale, peut jusqu’à un certain point rendre compte de la faiblesse delà population de ces contrées

Quoique par elle-même peut-être elle ne puisse pas avoir beaucoup d’influence à cet égard, elle sert du moins à peindre, d’une manière sensible, la difficulté d'élever des enfants dans la situation où se trouvent ces sauvages. Des femmes, dont le genre de vie exige qu’elle changent continiicllemet de place, qui sont soumises à des travaux excessifs et toujours renaissants, ne peuvent guères élever à la fois plusieurs enfants b peuprès du même âge.S’il en nait un avant que l’autre soit en âge de se suffire à lui-même et de marcher après sa mère , il est presque inévitable que l’un ou l’autre ne périsse faute de soins. La tâche d’élever un seul enfant, dans cette vie errante et pénible, est si inquiétante et si difficile, qu'il ne faut pas s’étonner qu’on ne puisse trouver aucune femme qui veuille s’en charger, lorsqu’elle n’y est pas contrainte par l’irrésistible instinct de la maternité.

A ces causes, qui arrêtent la génération naissante, il faut joindre celles qui la détruisent à mesure qu’elle se forme. Telles sont les guerres fréquentes que ces peuples se livrent, et leurs perpétuelles inimitiés; l’esprit de vengeance qui les porte sans cesse à verser le sang; la saleté de leurs habitations; leur mauvaise nourriture et toutes les maladies qu’elle engendre ; en particulier les maladies de la peau et une espèce de petite vérole, qui fait chez eux de grands ravages \

Cette épidémie se manifesta en 1789. On ne peut se faire une idée de l'état auquel elle réduisit leurs peuplades. Ou ne trouvait pas une seule personne vivante dans les baies et les havres ci-devant les plus peuplés; pas une trace humaine sur le sable. Ils avaient laissé les morts pour enterrer les morts. Lestreuxde rochers étaient remplis de corps en état de putréfaction, et en plusieurs endroits les sentiers étaient couverts de squelettes’.

M. Collins fut informé que la tribu de Co-lé-bé, le même que j’ai nommé ci-dessus, avait été réduite, par le fléau destructeur, à trois

* Collins, Descripl. de la Nouv. -Galle mérid., p. 5B2.

* Voyez eu général l'appendice de Collins , Description de la colonie anglaise de la Nouvelle- Galle méridionale, angl.

* Ibid., p. 83“ .

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