INFLUENCE I)E LA RICHESSE SUR LE SORT DU I'AUVRE
luraeul distinguer ici le nombre des bras que peut employer le fonds appartenant à la société , du nombre que peut nourrir le sol qu’elle jKjssède.
Adam Smith définit la richesse d'un Étal, le produit annuel de son sol et de son travail. Cette définition comprend évidemment le produit des manufactures aussi bien que celui de la terre. Supposons maintenant qu'une nation, pendant une suite d'années, fasse des épargnes sur son revenu annuel, et les ajoute constamment au capital destiné à ses manufactures, sans en rien donner au capital qu’elle emploie à la culture de ses terres , il est évident que cette nation deviendrait plus riche aux termes de la définition citée, sans être en état néanmoins de nourrir un plus grand nombre d’ouvriers, et par conséquent sans qu’il en résultât aucune augmentation dans les fonds réels qui sont destinés à mettre le travail en activité. Il y aurait néanmoins une demande de travail, à cause de l’augmentation du capital manufacturier. Celte demande mettrait au travail un prix plus élevé. Mais si le fonds annuel des subsistances ne croissait point dans le pays, bientôt la hausse dans le prix du travail serait purement nominale, parce que le prix des denrées croîtrait nécessairement dans la même proportion. La demande d’ouvriers manufacturiers, qui en ce cas se multiplierait chaque année, engagerait probablement quelques domestiques, peut-être même quelques hommes occupés des travaux de l’agriculture, à se jeter dans les fabriques. Mais la perte que ce changement ferait éprouver à l’agriculture serait probablement compensée par les améliorations dans les instruments et tlans les méthodes, en sorte que la quantité des subsistances qui serait annuellement produite , resterait à peu près toujours la même. Il ne faut pas douter que les machines employées dans les manufactures n'acquissent beaucoup de perfection. Cette circonstance, jointe au plus grand nombre de bras employés à les faire valoir, augmenterait considérablement le prodoit annuel du travail de tout le pays. Ainsi la richesse du pays, aux termes de la définition, augmenterait d’année en année et pourrait croître rapidement'.
1 Le cas que je suppose est très peu probable chez une nation qui possède des terres étendues , mais des cas analogues ne sont peut-être pas rares. .Mon dessein en le proposant a été uniquement de faire voir, que les fonds destinés à mettre le travail en activité ne suivent pas dans leur accroissement le rapport de l'accroissement du produit des terres et du travail de tout le pays ; qu’il peut au contraire arriver, qu’avec le meme accroissement de produit, l’ouvrier soit plus ou moins favorisé, selon que cet accroissement provient de l’agriculture ou des manufactures. Si l'on suppose qu'il soit physiquement impossible d’augmenter la
IJ VUE III. — CII.Vl’lTItE XIII.
Maintenant la question est de savoir à quel point la richesse qui croit en ce sens, peut tendre à améliorer le sort du pauvre. Toute hausse générale du prix du travail qui a lieu sans que la quantité des subsistances change, n’est évidemment qu’une hausse nominale, car elle ne peut manquer d’être très vite suivie d’une hausse proportionnelle dans le prix des subsistances. Ainsi l’augmentation du prix du travail, que nous avons vu résulter tout-à-l’heure de nos suppositions, n'anrait point d'une manière permanente l’effet de mettre le pauvre ouvrier en état de se procurer avec plus de facilité les choses nécessaires à la vie. Sa situation à cet égard resterait à peu près toujours la même. A d’autres égards elle serait empirée. Le nombre des ouvriers employés aux manufactures se serait accru ; celui des ouvriers destines à l’agriculture aurait diminué. Tout le monde conviendra, je pense, que c’est pour les ouvriers un fâcheux échange, parce qu’il est défavorable h la santé, qui est sans contredit un élément essentiel du bonheur. Il est d'ailleurs désavantageux, à cause de l’incertitude du travail des manufactures, incertitude provenant du goût capricieux de ceux qui emploient leurs produits, des accidents de la guerre, et d'autres causes qui réduisent de temps en temps les classes inférieures à la dernière misère. Qu'il me soit permis de rapporter ici à ce sujet un passage de la description des environs de Manchester par le docteur Aikin.
« L’invention et le perfectionnement des machines pour abréger le travail ont singulièrement contribué à étendre notre commerce, et à attirer de toutes parts des ouvriers, surtout des enfants, pour le travail des moulins à coton. La Providence, dans sa sagesse, a voulu que dans cette vie les maux marchassent à la suite des biens. Ces moulins à coton et d'autres fabriques analogues en sont un exemple. Les maux qui y sont attachés arrêtent ellicacement l’accroissement de la population qui d’ordinaire résulte d'une plus grande facilité de travail. On y emploie des enfants de l’âge le plus tendre. Un grand nombre de ces enfants sont fournis par les maisons de travail de Londres et île Westminster. On les amène par bandes à titre d’apprentis à des maîtres éloignés de plusieurs centaines de milles. Là, ils servent inconnus, privés de toute protection , oubliés de ceux aux soins de qui la nature et les lois les avaient confiés. D'ordinaire ces enfants restent trop longtemps
quantité des aliments dans un pays quelconque ; il pourra arriver que par le perfectionnement des machines, il devienne d'année en année plus riche eu valeur échangeable de son produit maufacturé; mais l'ouvrier, quoique peut-être mieux >étu et mieux logé, ne sera pas mieux nourri. (.Yole de l'auleur.)
INFLUENCE DE LA RICHESSE SUR LE SORT DU PAUVRE. 4(S au travail dans des chambres étroites et fermées , souvent même toute la nuit. Là, ils respirent un air corrompu par la vapeur qu’exhale l'huile employée dans les machines et par d’autres causes. On les laisse dans une grande malpropreté. Le passage fréquent d’un air chaud et épais à une atmosphère froide et atténuée, leur attire des maladies qui les jettent dans un état de langueur; ensuite, ils sont sujets à des fièvres épidémiques quiaflligent toutes les grandes fabriques. Il y a lieu de craindre d’ailleurs, que la manière dont ces enfants emploient les premières années de leur vie ne soit fort désavantageuse à la société dont ils font partie. Ils ont en général peu de force pour le travail mécanique, et sont, à la lin de leur apprentissage, peu propres à toute autre espèce d’occnpations. Les jeunes filles ne savent ni coudre, ni tricoter, ni conduire le ménage, et ne sont point préparées, en un mot. à devenir de bonnes femmes et de bonnes mères. C’est un grand malheur pour tous ces individus et pour le public, comme le prouve trop la comparaison des familles d’ouvriers cultivateurs et d’ouvriers manufacturiers. Dans les premières, on trouve de l’ordre, de la propreté, de l’aisance; dans les dernières, de la saleté, des haillons, de la misère. Et cependant les salaires des manufacturiers sont quelquefois doubles de ceux des cultivateurs. Il faut ajouter h cela que la privation de l’instruction religieuse et des bons exemples à suivre dès le bas âge, jointe à la réunion de tant d’enfants rassemblés sans choix dans une même habitation , les laisse exposés à contracter des habitudes peu favorables à la vertu. »
Outre les maux décrits dans ce passage, nous savons tous combien les manufactures sont sujettes à tomber par le caprice de la mode, ou par les accidents de la guerre. Les ouvriers de Spitalfields ont été réduits à la misère, quand les mousselines ont pris la place des étoffes de soie. Ceux de Shefticld et de Birmingham ont été quelque temps sans ouvrage, parce qu’on porta des attaches et des boulons d'étoffe, au lieu de boucles et de boutons de métal. Les manufactures anglaises, prises en masse, se sont accrues avec rapidité; mais elles sont tombées en quelques endroits; et partout où cela est arrivé, les paroisses ont été surchargées de pauvres réduits à la condition la plus misérable. On voit dans l’ouvrage du docteur Aikin. que de Noël 1793 à Noël 1 70 i, les registres de l’église collégiale de Manchester offrent une diminution de 1 68 mariages, plus 538 baptêmes et 230 sépultures. Dans la paroisse de Kochdale, située dans le voisinage, la diminution offre un spectacle encore plus triste, eu égard à la faiblesse de sa population. En 1792, il y eut746 naissances, 646 sépultures, 339 mariages. En 1794, on trouve 373 naissances. 671 sépultures, et 199 mariages. I-a cause de cette ré-