‹ Essai sur le principe de populationChapitre 229 sur 368 · LIVRE III. — CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE III. — CHAPITRE XIII

des subsistances au niveau du prix du travail. Il arrivera de là que les classes inférieures n’en éprouveront presque aucun avantage, et que la cherté sera dans tous les rangs de la société une source de maux.

Il est dans l’ordre de la nature, que toutes les nations qui possèdent un territoire de quelque étendue éprouvent de temps en temps des années de disette. Il faut donc y avoir égard dans nos spéculations. On ne peut envisager comme assurée la prospérité d’un pays qu’une mauvaise récolte expose à être privé subitement d’une partie considérable des fonds destinés à mettre ce travail en activité.

Mais faisons un instant abstraction des années de disette. Quand la population commerciale d’un pays croit tellement, que non-seulement le surplus du produit obtenu par les cultivateurs ne peut lui suffire, mais qu’il est difficile de se procurer le déficit par voie d’importation ; lorsqu’en conséquence le prix du blé s’élève en proportion du prix des t salaires, l’accroissement de la richesse nationale n’a plus aucun effet pour donner à l’ouvrier de nouveaux moyens de se procurer les choses nécessaires à la vie. Hans le progrès de la richesse nationale, ce point, ou cette espèce de limite, doit naturellement arriver par plusieurs causes : par l'augmentation du déficit; par la plus grande distance des lieux où il faut se pourvoir et par le surcroît des frais qui en résulte; par la plus grande consommation de blé dans les pays d’où on a coutume de l’extraire; et plus inévitablement encore, par la nécessité de le tirer dans ces pays-là des parties intérieures, en le voiturant par terre d’une manière plus dispendieuse. Une nation parvenue à ce point, en augmentant d’activité pour le travail et en perfectionnant chaque jour les machines qu’elle y emploie, peut accroître chaque année la quantité de produits de ses manufactures; mais les fonds propres à alimenter le travail, et par conséquent la population, resteront absolument stationnaires. Ce point est la limite naturelle de la population de tous les États livrés au commerce*. Dans les pays placés à une grande distance de cette limite, on observera un effet pareil à celui que j’ai décrit, toutes les foisque la marche du commerce eldes manufactures sera plus rapide que celle de l’agriculture. Pendant les dix ou douze années qui viennent de s’écouler, on ne peut douler qu’en Angleterre le produit de la terre

1 Sir James Stewart's Polilical OEconomy , vol. I, p. 119. Il est probable que la Hollande, avant la révolution, avait a peu près atteint ce point ; moins par la difficulté de se procurer du blé de l'étranger, que par une suite des taxes pesantes imposées sur les objets de première nécessité. En ce moment, toutes les grandes nations de l'Europe qui possèdent un vaste territoire sont fort éloignées de touchera la limite. INote île l'auteur.)

INFLUENCE l>K LA RICHESSE SLR LE SORT WJ PAUVRE. ««< cl de l'industrie ne se soit accru rapidement. En conséquence , on a vu s’élever beaucoup le salaire nominal du travail; mais la récompense réelle de l’ouvrier, bien qu’elle se soit améliorée, n’a pas crû dans le même rapport.

Nous avons dit qu’on ne doit pas considérer tout accroissement du fonds ou du revenu d’une nation comme étant un accroissement des fonds destinés au travail, et qu’en conséquence toute espèce d’accroissement de la richesse nationale n’a point sur le sort du pauvre la même influence. C’est ce qu’on voit d’une manière bien frappante, lorsque l’on considère la situation de la Chine.

Adam Smith remarque que la Chine jouit probablement depuis longtemps de toute la richesse qui est compatible avec la nature de ses lois eide scs institutions; mais qu’en changeant celles-ci, en se livrant au commerce étranger et en rendant h cette occupation l’estime qu’elle lui refuse , elle pourrait devenir beaucoup plus riche. La question est de savoir si l’accroissement de richesse qui résulterait d’un tel changement serait un accroissement des fonds réels destinés à mettre le travail en activité; et si par conséquent il en résulterait qu’à la Chine les classes inférieures du peuple vivraient moins misérablement.

Si le commerce intérieur et extérieur étaient tout-à-coup en honneur à la Chine, il est certain que, par le grand nombre de scs ouvriers et le bas prix du travail, elle pourrait vendre à l’étranger une immense quantité de marchandises du produit de ses manufactures; il est également certain que ses importations n’augmenteraient pas sensiblement la masse de ses subsistances. C’est ce qui résulte de l’étendue de son territoire et de la quantité prodigieuse de denrées alimentaires qu’elle produit. Elle ne pourrait donc échanger le produit immense de ses manufactures, que contre des objets de luxe qu’elle recevrait de toutes les parties de l’univers. Dans son état présent, elle n’épargne aucune espèce de travail pour produire de la nourriture. Le pays parait plus peuplé que ne le comportent ses fonds, et le travail y est en conséquence si abondamment offert qu’on ne prend aucune peine pour l’abréger. Cet ordre de choses est probablement ce qui donne la plus grande production de nourriture qu’il soit possiblp de tirer du sol. Observez en effet que les procédés propres à abréger le travail de l'agriculture mettent bien le fermier en état de vendre à meilleur marché une quantité de grains déterminée , mais qu’ils tendent quelquefois à diminuer le produit total plutôt qu’à l’accroître. On ne pourrait point employer en Chine un immense capital à préparer des articles de manufactures pour le commerce extérieur, sans en priver ceux qui sont occupés des travaux de

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