LIVRE UL — CHAPITRE XIV
dirigée, de produire de quoi nourrir un nombre de personnes bien pins considérable que celui qu’elle emploie. Si donc ees membres de la société, que J. Stewart appelle des bras libres, n'augmentent pas au point d’atteindre la limite du nombre que peut nourrir le surplus du produit, la population totale du pays peut continuer de croître pendant une suite de siècles, en suivant les progrès de l’agriculture, et avoir néanmoins toujours un excédant de blé pour l’exportation. Mais arrivé à un certain période, cet accroissement sera bien différent de l’accroissement naturel et illimité de la population. Il suivra l’augmentation lente du produit provenant des progrès graduels de l’agriculture, et la population sera sans cesse contenue dans son progrès par la difficulté de se procurer des subsistances. J. Stewart remarque fort à propos, qu’en Angleterre, au milieu du 17* siècle, à une époque où l'exportation du blé était considérable, la papulation ne laissait pas d’étre arrêtée par le manque de nourriture'. Dans de telles circonstances, à la vérité, la mesure précise de la population d’un pays n’est pas la quantité de nourriture qu’il produit, puisqu'il en exporte une partie, mais la quantité d’occupation ou d’emploi qu’il peut offrir h l’activité laborieuse. C’est celte quantité d’emploi qui règle le salaire du travail, d’où dépend pour les classes inférieures la faculté de se procurer de la nourriture. Selon que cette quantité d’emploi croit avec lenteur on rapidité, les salaires sont de nature à prévenir ou à encourager les mariages précoces ; à permettre à l’ouvrier d’élever deux ou trois enfants seulement, ou bien à l’autoriser à en élever quatre ou cinq.
Ici, comme dans tous les autres cas ou systèmes que nous avons considérés, nous disons que les salaires réels sont le principal régulateur de la population et sa plus juste limite ; mais il y a là-dessus une remarque à faire. Dans la pratique, il arrive que les salaires courants, estimés en objets de première nécessité, ne représentent pas toujours correctement la quantité de ces objets que les classes inférieures sont en état de consommer; l’erreur est tantôt en excès et tantôt en défaut.
Lorsque le prix du blé et de toutes les marchandises hausse, les salaires en argent ne s’élèvent pas toujours proportionnellement , mais cette perte apparente est quelquefois plus que compensée par l’abondance des occupations offertes, par la quantité d’ouvrage qui se donne à tâche , et par la facilité qu’ont les femmes et les enfants d’accroitre beaucoup le gain de leurs familles. Dans ce cas, le pouvoir d’acheter les objets de première nécessité est beaucoup plus grand pour les classes
* Polit. Ecnnom.. vol, I, p <00
OBSERVATIONS Gf.NfiRAI.KS.
ouvrières que si les salaires étaient à leur taux accoutume, et par conséquent il produit sur la population un eiïet plus grand.
D’un autre côté, lorsque les prix tombent généralement, il arrive souvent que le taux courant des salaires ne tombe pas en proportion; mais cet apparent avantage est souvent plus que compensé par la rareté de l'ouvrage, et par l'impossibilité de trouver de l'emploi pour tous les membres d’une même Camille. En ce cas, le pouvoir décommander les objets de première nécessité sera moindre pour les classes ouvrières qu'il ne l'était au taux courant des salaires.
De même l'assistance des paroisses, l'usage des ouvrages à la lèche, l'emploi fréquent des femmes et des enfants, affectent la population comme une hausse des salaires réels. Réciproquement, l’usage de payer tout travail à la journée, de ne point employer les femmes et les enfants , la coutume établie parmi les ouvriers , par paresse ou par toute autre cause, de ne travailler que quatre ou cinq jours de la semaine, affectent la population comme une baisse dans le prix du travail.
Dans tous ces cas là , les gains réels de la classe ouvrière, pendant le cours d'une année, estimés en nourriture, sont différents des salaires apparents. Or, c’est du gain moyen des familles pendant l’année, et non simplement du prix de la journée estimé en nourriture, que dépend l'encouragement au mariage et la faculté d'élever des enfants.
En donnant attention à cette remarque tout-à-fait essentielle , on comprendra pourquoi souvent le progrès de la population n'est pas réglé par ce qu’on nomme communément les salaires réels; et pourquoi ce progrès peut quelquefois être plus considérable lorsque la quantité de blé qu'achète le prix d’une journée de travail est au-dessous de la moyenne, que lorsqu’elle est au-dessus.
En Angleterre, par exemple, vers le milieu du dernier siècle, le prix du blé était très bas; et pendant vingt ans, de 1733 à 1733, line journée de travail achetait, par une moyenne, un peck' de froment. Pendant cette période, la population crût modérément, mais nullement avec la rapidité qui a eu lieu de 1790 à 1811 , années pendant lesquelles le prix moyen de la journée ne pouvait acheter tout-à-fait cette même mesure. Dans ce dernier temps toutefois, il y eut une accumulation de capital plus rapide et une demande de travail plus active; et quoique la hausse soutenue des comestibles surpassât un peu celle des salaires, la facilité de trouver de l’ouvrage, la quantité d’ouvrage à lâche offert de tous côtés , le prix élévé du blé par comparaison aux
1 I e pcefc vaut 9 litres, 0369 ; 4 pecks font f busliel de 8 gallon-. ’Jph. G.)