‹ Essai sur le principe de populationChapitre 239 sur 368 · LIVRE IV. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE I

ce qui n’est pas assorti à notre nature et ce qui pourrait nuire à notre bonheur. L’intempérance dans la nourriture cause des maladies ; si nous nous livrons à la colère , il est rare qu’elle ne nous entraîne dans quelques actions dont nous avons lieu de nous repentir ; et si nous laissons la population s'accroître trop rapidement, nous mourons misérablement , en proie à la pauvreté et aux maladies contagieuses. Dans tous ces cas, les lois de la nature sont semblables et uniformes. Chacune d’elles nous indique le point où , en cédant à ses impulsions, nous passons la limite prescrite par quelque autre loi collatérale et non moins importante. Le malaise où nous jette un excès de table, le tort que nous nous faisons dans un accès de colère, les maux que nous cause l’approche seule de la pauvreté, sont pour nous d'utiles avertissements, et doivent nous engager à mieux régler nos penchants naturels. Si nous sommes sourds à cette voix, nous encourons la peine attachée au délit, et nos maux servent encore de leçon à d’autres.

Le peu d’attention qu’on a donné aux suites funestes d’un trop rapide accroissement de l’espèce humaine semble indiquer, entre ces suites et cet accroissement, une liaison moins intime et moins évidente que celle qui a lieu dans des fautes d’un autre genre. Toutefois, la nature de nos actions ne dépend pas de l’époque à laquelle on les étudie ; et quel que soit le moment auquel nous venons à connaître la conduite que nous prescrit le devoir, l'obligation à le remplir est la même. En combien d’autres occasions n’a-t-il pas fallu qu’une expérience longue et pénible vint nous apprendre h suivre la route la plus sûre et la plus favorable h notre bonheur? Le choix des aliments, la manière de les préparer, les remèdes et les traitements, l’inlluence qu'ont sur la santé les lieux bas et marécageux , l’invention des vêtements les plus utiles et les plus commodes, la meilleure construction des habitations, tous les arts en un mot qui , dans l’étal de civilisation, répandent sur la vie du charme et des jouissances , tout cela n’est pas l’ouvrage d’un seul homme ni d’un siècle : c’est le fruit d’une lente expérience et des réflexions qu’ont fait naître les suites de beaucoup d’erreurs.

On a généralement considéré les maladies comme des châtiments inévitables infligés par la Providence ; mais il y aurait peut-être de bonnes raisons d’envisager une grande partie de ces maux comme une indication de la violation de quelque loi de la nature. La peste, qui règne à Constantinople et dans d’autres villes de l’Orient , est un avertissement permanent de ce genre. La constitution du corps humain ne peut pas supporter un certain degré de malpropreté et de paresse. Or, comme

CONTRAINTE MORALE

la pauvreté sale et sordide , ainsi que l’indolence et l'inactivité, sont extrêmement défavorables au bonheur et h la vertu , il parait que c'est une dispensation sage et bienveillante , que celle par suite de laquelle une loi de la nature attache b cet état la maladie et la mort. C'est une balise au devant d'un écueil.

C'est ainsi qu'opéra sur les Anglais la peste, qui jusqu'en 1666 fît chez eux des ravages. Quelques soins de police et des saignées faites dans les terrains inondés; le percement et l'élargissement des rues; des maisons plus grandes et mieux aérées , ont sufli pour écarter ce lléau, et pour ajouter beaucoup au bonheur de la nation.

Dans l’histoire des épidémies , on observe, presque sans aucune exception, que le plus grand nombre des victimes se trouve dans les classes inférieures du peuple, qui se nourrissent mal cl vivent entassés dans des logements sales et étroits. Comment la nature pourrait-elle parler plus clairement, pour nous apprendre que nous violons une de ses lois, lorsque nous peuplons au-delà des bornes que nous assignent nos moyens de subsistance ? Elle a proclamé cette loi précisément comme celle qui interdit l’intempérance, en nous montrant les malheurs auxquels nous nous exposons, lorsque nous nous livrons à nos penchants sans réserve. Si manger et boire sout uue loi de la nature, c’en est une aussi que l’excès en ce genre nous devient nuisible ; et il en est de meme à l'égard de la population.

Si nous nous abandonnions à toutes les impulsions des passions naturelles, nous tomberions dans les plus étranges et les plus funestes écarts. Cependant, nous avons les plus fortes raisons de croire que toutes ces passions nous sont nécessaires; qu’elles ne pourraient être supprimées ou même alfaiblies sans nuire essentiellement à notre bonheur. Le plus irrésistible et le plus universel de nos besoins est celui d’être nourris et d’avoir des vêtements , un domicile , en général tout ce qui peut nous préserver des souffrances que causent la faim et le froid. On convient généralement que le désir de nous procurer ces moyens d’existence est la principale cause qui met en jeu l’activité humaine, cette activité à laquelle il faut rapporter les progrès et les avantages sans nombre de la civilisation. La recherche de ces biens, la faculté de les atteindre et de pourvoir ainsi à nos premiers besoins , forment la principale partie du bonheur de la moitié du genre humain, avant et après la civilisation; et quant à l'autre moitié, ce sont tout au moins des conditions nécessaires pour qu'elle puisse jouir des plaisirs moins grossiers auxquels elle aspire. Il n’est personne qui ne sente combien le désir de satisfaire de tels besoins a d’avantages, lorsqu'il est

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