‹ Essai sur le principe de populationChapitre 240 sur 368 · LIVRE IV. — CHAPITRE T · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE T

bien dirigé. Mais dans le cas contraire, on sait assez qu’il devient une source de maux , et la société s’est vue contrainte de punir elle-même, directement et avec sévérité, ceux qui, pour contenter ce désir pressant, emploient des moyens illégitimes. Toutefois, dans l’un et l’autre cas, le désir est en lui-même également naturel, également vertueux. L’action d'un homme pressé par la faim, qui satisfait son appétit en mangeant un pain qu’il a dérobé sur la montre d’un boulanger, et celle d’un homme qui mange le pain qui lui appartient , ne diffèrent l’une de l'autre que par les conséquences qu’elles entraînent. Ces conséquences sont telles que, si l'on n’empéchait pas les hommes d’apaiser leur faim avec le pain d’autrui , le nombre des pains diminuerait partout. Ce que l’épreuve faite à cet égard a pu de bonne heure enseigner aux hommes est le fondement des lois de la propriété, de la distinction entre le vice et la vertu, dans la manière de contenter des désirs qui à d’autres égards ne diffèrent point.

Si le plaisir qu’on trouve à satisfaire ces appétits, ou ces penchants naturels, venait à diminuer partout et à perdre de son intensité, sans doute on verrait diminuer en proportion le nombre des actions commises en violation de la propriété; mais cet avantage serait plus que compensé par la diminution de nos moyens de jouissances. On verrait les productionsdeslinées à satisfaire nos désirs diminuer beaucoup plus rapidement que le nombre des larcins ; en sorte que la perte de bonheur qui en résulterait pour la généralité des hommes serait beaucoup plusgraude que le gain de bonheur qui aurait lieu à un autre égard. Lorsqu’on contemple les travaux pénibles et assidus de la plupart des hommes, on est forcément conduit à cette pensée, que le bonheur des hommes serait altéré dans sa source, si l'espérance d’un bon repas, d’une bonne habitation , d’un bon feu , ne suffisait plus pour répandre, sur les travaux et sur les privations, le contentement cl la gaieté.

Après le désir de la nourriture, la passion la plus générale et la plus impérieuse est celle de l’amour, en donnant à ce mot le sens le plus étendu. L’amour vertueux et ennobli par l’amitié semble offrir ce juste mélange de plaisirs purs et sensibles qui convient à tous les besoins du cœur. Il tend à éveiller toutes les passions sympathiques , et donne par là même à toute la vie plus d’intérêt et plus de charme.

« Otez du commerce des sexes, dit M. Godwin, les circonstances qui l’accompagnent, il sera généralement dédaigné. » On pourrait dire de même : Otez d’un arbre ses branches et son feuillage, il n’aura plus de beauté.

« la régularité des traits, la douceur, la vivacité, l’affection, la sen-

CONTRAINTE MORALE

sibililé, l'esprit, l’imagination' », servent b nous captiver; ce sont des qualités de cette nature qui font naître et fomentent la passion de l’amour.

Ce serait s’en faire une bien fausse idée que de borner cette passion aux plaisirs des sens. Un plan de vie que l'on se trace et auquel on s’attache avec constance , a toujours été envisagé avec raison comme un grand moyen de bonheur; mais je ne crois pas qu’on forme souvent un tel plan, sans que l'amour y entre pour quelque chose, sans qu’on y mêle les plaisirs de famille et ceux que les enfants nous procurent. Le repas du soir, un bon feu, une agréable habitation, sont des biens dont on ne jouit qu'à moitié, si on en sépare l’idée des personnes chéries avec qui on se plait à les partager.

Il y a d'ailleurs de bonnes raisons de croire que la passion dont je parle a la plus forte tendance à adoucir et améliorer le cœur humain, à le disposer aux émotions tendres de la bienveillance et de la pitié. Tout ce qu'on connaît de la vie sauvage prouve que les nations chez lesquelles cette passion est moins vive sont plus féroces et plus méchantes; qu'elles sont surtout disposées à la tyrannie et à la cruauté envers les femmes. Et en effet, si l’amour conjugal venait à s'altérer, il semble probable que les hommes, abusant de leur force, réduiraient les femmes en servitude, comme font les sauvages; ou du moins, que le plus léger mouvement d'impatience, le plus léger choc d’opinion, suffiraient pour causer une rupture. La suite presque inévitable d'un tel ordre de choses serait de diminuer la tendresse paternelle et par-lk même les soins d'éducation ; ce qui ne pourrait avoir lieu sans porter atteinte au bonheur général de la société.

Il faut observer encore que la passion croit par les obstacles, et que son effet sur le cœur est d'autant plus sûr qu'elle est moins aisément satisfaite. Cette douceur, cette sensibilité, cette grâce dans le caractère et dans les mœurs, que l’amour seul peut inspirer, résultent en grande partie des retards et des difficultés qu’il éprouve. Dans les pays oii les mœurs sont à cet égard trop faciles, la passion, changée en un grossier appétit, est bientôt éteinte et n’agit point sur le caractère. Mais dans tous les pays de l’Europe , où les femmes , sans être enfermées , sont mises sous la sauve-garde de la pudeur, la passion se déploie avec plus de force et a presque partout une heureuse influence. On peut même aisément remarquer que c’est précisément là où elle est le plus contenue, qn’elle modifie les mœurs de la manière la plus avantageuse.

' Polit i cal Justice y vol. 1, p. 73.

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