‹ Essai sur le principe de populationChapitre 241 sur 368 · LIVRE IV. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE I

Cette passion, considérée sous tous ses rapports, en y comprenant la tendresse paternelle et filiale, est sans contredit un des principaux éléments du bonheur. L'expérience nous apprend assez, néanmoins, que cette même passion devient une source de maux , si elle n’est pas bien réglée. Il est vrai qu’en dernier résultat ces maux sont petits, comparés aux bons effets que produit l'amour vertueux ; mais envisagés d’une manière absolue, ils sont sans doute considérables. La conduite générale des gouvernements, et les peines même qu’ils infligent, semblent indiquer que la cause dont nous nous occupons ne produit pas d'aussi grands maux, ou du moins ne nuit pas à la société d’une manière aussi immédiate que l’infraction des lois de la propriété, qu’une manière irrégulière de satisfaire le désir de posséder ce qu’on n’a pas. Toutefois, lorsqu’en revenant sur cette cause, on se peint les suites graves d'une passion sans frein, on se sent disposé à de grands sacrifices pour en diminuer l’énergie, ou même pour l’étouffer, lin tel vœu tendrait b rendre la vie humaine froide et insipide , ou à la livrer h tous les excès d’une férocité sauvage et inexorable.

Un examen attentif des effets immédiats et éloignés de toutes les passions humaines, et de toutes les lois de la nature , nous conduit à croire que, dans l’état actuel des choses, il y a bien peu de ces passions, peut-être il n’en est aucune dont l’action pût être affaiblie, sans qu'il en résultât une privation de biens, plus fâcheuse que la diminution de maux occasionnée par cet affaiblissement. Et la raison en est assez évidente. Les passions sont les matériaux de nos plaisirs , aussi bien que de nos peines ; les éléments dont se compose notre bonheur, aussi bien que notre misère ; nos vertus, comme nos vices. II faut donc les régler, et non les détruire ou les affaiblir.

Le docteur Paley observe avec raison que « les passions sont nécessaires au bonheur, et le plus souvent de nature â nous y conduire. Les passions sont fortes et générales. Si elles n’étaient pas telles, peut-être ne rempliraient-elles pas le but auquel elles ont été destinées. Mais cette force et cette généralité, dans les cas où il faudrait avoir égard à quelques circonstances particulières, produisent des excès et des écarts qui à leur tour sont la cause de plusieurs vices, et par conséquent une source intarissable de maux. Ici se découvre à la fois, d’un côté le principe du vice, de l’autre l’empire de la raison et de la vertu '.

La vertu consiste donc à tirer des matériaux dont Dieu nous a confié l'emploi la plus grande somme de bonheur. Or. les penchants qu'il a

1 Nnturol Thenlngy , p. S47.

CONTRAIM'K MURALE.

mis en nous sont bons par eux-mémes ; et ce n'est que par les suites qu'on peut ici distinguer l'usage de l’abus. Il importe donc de donner b ces suites l’attention la plus sévère, car notre premier devoir est de régler notre conduite sur le résultat de cette recherche.

La fécondité de l'espèce humaine est, h quelques égards, indépendante de la passion, et offre quelques considérations d'une autre nature. Elle dépend plutôt de la constitution naturelle des femmes, qui les rend propres b avoir un plus ou moins grand nombre d'enfants. Mais la loi à laquelle l'homme est soumis b cet égard n'en est pas moins semblable b toutes celles qui le gouvernent. La passion est forte et générale, et il est probable qu'elle serait insuflisante si elle venait b s'affaiblir. Les maux qu'elle entraîne sont l'elfel nécessaire de cette généralité et de celte énergie. Enlin ces maux sont susceptibles d’être fort adoucis, de paraître même légers, par la force et la vertu qu’on leur oppose. Tout nous porte b croire que l'intention du Créateur a été de peupler la terre; mais il parait que ce but ne pouvait être atteint qu’en donnant b la population un accroissement plus rapide qu'aux subsistances. Et puisque la loi d’accroissement que nous avons reconnue n’a pas répandu les hommes trop rapidement sur la face du globe, il est assez évident qu'elle n’est pas disproportionnée b son objet. Le besoin de subsistances ne serait point assez pressant et ne donnerait pas assez de développement aux facultés humaines, si la tendance qu'a la population b croître rapidement sans mesure n'en augmentait l’intensité. Si ces deux quantités, la population et les subsistances, croissaient dans le même rapport, je ne vois pas quel motif aurait pu vaincre la paresse naturelle de l’homme et l’engager b étendre la culture. La population du territoire le plus vaste et le plus fertile se serait arrêtée tout aussi bien b cinq cents hommes qu'a cinq mille, ou b cinq millions, ou b cinquante millions. Ce rapport ne pouvait donc répondre au but du Créateur. Et dès qu'il s'agira de fixer le degré précis auquel il a dû s'élever, pour que l’objet soit rempli avec le moins de mal qu’il est possible, nous reconnaîtrons notre incompétence pour former un tel jugement. Dans l'état actuel des choses, nous avons b diriger une force immense, capable de peupler en peu d'années une région déserte, mais susceptible en même temps d'étre contenue , par la force supérieure de la vertu, dans des limites aussi étroites que nous le voudrons, au prix d'un mal léger en comparaison des avantages qui doivent résulter de celte sage économie. L’analogie entre cette loi et les autres lois de la nature serait manifestement violée si , dans ce seul cas, il n’avait point été pourvu aux accidents, aux vices et aux maux partiels qui peuvent ré-

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