LIVRE IV. — CHAPITRE U
n’est plus disposé à la vertu , jamais il ne lui est moins difficile de demeurer chaste et pur, que lorsqu’il est sous l'influence d’une passion de cette nature. Des mariages tardifs, qui couronneraient de semblables liaisons, seraient bien différents sans doute de ceux dont nous sommes si souvent témoins, dont l’intérêt est le motif, et où, des deux parts, on ne peut offrir que des affections usées. Dans l’état présent des choses, il n’y a guères que les hommes qui se marient tard ; et quel que soit leur âge, ils prennent en général des femmes très jeunes. Une jeune personne sans fortune atteint h peine sa vingt-cinquième année, qu’elle commence à craindre d’être obligée de renoncer à toute espérance de mariage; souvent, avec un cœur capable du plus constant attachement, il faut qu’elle vieillisse sans appui ; et un ancien préjugé , aussi injuste que cruel , semble jeter sur sa situation une sorte de défaveur. Si l'âge auquel on se marie était généralement retardé, la période de la jeunesse et de l'espérance serait prolongée , et il y aurait moins d'espérances déçues1.
On ne peut douter qu’un tel changement ne fût fort avantageux à la plus vertueuse moitié de la société humaine. Si le délai dont nous parlons excitait chez les hommes quelque espèce d’impatience, les femmes du moins s'y soumettraient avec empressement ; etsi elles entrevoyaient avec une sorte d’assurance l’espérance de se marier à vingt-huit ou trente ans, je suis persuadé que, laissées à leur propre choix, elles préféreraient d’attendre jusqu’à cet âge, plutôt que d’étre, dès l’âge de vingt-cinq ans, chargées d'une nombreuse famille. On ne peut point fixer d’une manière générale l'époque de la vie à laquelle il convient de s’établir ; elle dépend des circonstances et de la situation : l’expérience seule peut décider de ce point là. Il n’y a peut-être aucune époque où la nature inspire à cet égard plus d’inquiétude qu’au sortir de l'adolescence. Mais dans toutes les sociétés, élevées au-dessus de cet état de misère et d’abjection qui exclut toute prévoyance et dégrade même la raison , il est devenu nécessaire de mettre obstacle à des mariages si précoces. Si donc, dans l'état actuel , il a bien fallu résister en ce cas aux aveugles impulsions de la nature , quelle sera l’époque où devra finir cette gêne que nous lui imposons, si ce n'est celle où , sans égard à l’âge, on pourra se tenir pour assuré que les enfants qui vont nailre seront nourris par ceux qui leur auront donné la vie?
Peut-être m'ohjectera-t-on la difficulté de pratiquer celte vertu de la
1 Voy. la Du du ch. V de ro liv.(JpA. tf.)
CONTRAINTE MORALE. INFLUENCE DE CETTE VERTU. <79 contrainte morale. A ceux qui ne reconnaissent pas l'autorité de la religion chrétienne, je n’ai qu’un motif à offrir. Cette vertu , après une exacte recherche , parait nécessaire pour éviter des maux qui sans elle sont une suite inévitable des lois de la nature. Ceux à qui je réponds conviennent qu’ils doivent avoir en vue le plus grand bien qui soit compatible avec ces lois, et que par conséquent ils ne doivent pas, en obéissant à quelques lois partielles au préjudice des autres, manquer leur but et ouvrir une abondante source de maux. Le sentier de la vertu, le seul qui conduise au bonheur, a toujours été représenté par les moralistes paiens comme difficile b gravir.
Je dirai au chrétien que les saintes écritures nous enseignent clairement et d’une manière positive, que c’est notre devoir de contenir nos passions dans les bornes de la raison. Or, c'est une infraction formelle de ce précepte que de satisfaire nos penchants , lorsque la raison nous fait connaître qu’il n’en résultera que du malheur. Le chrétien ne peut considérer la difficulté de la contrainte morale comme une excuse légitime qui le dispense de ce devoir. A chaque page des saintes écritures, l'homme nous est représenté comme entouré de tentations auxquelles il lui est fort difficile de résister; et bien qu'aucun devoir n’y soit prescrit, dont l'observation ne teude à nous rendre heureux sur la terre , en même temps qu’elle assure notre bonheur b venir, toutefois l'observation pleine et constante de tous les devoirs que la religion nous impose n’est représentée nulle part comme une tâche facile b remplir
La jeunesse est si disposée aux sentiments tendres, qu’il est difficile b cet âge de distinguer une passion vraie et durable d’un feu passager. Si les deux sexes se soumettaient, dans les premières années de la vie, b cette contrainte morale qui alimente les passions utiles, comme il y aurait plus d'occasions de les développer, on peut douter s'il n’en résulterait pas autant ou plus de mariages heureux que n’en produit la facilité de contracter des mariages précoces , lors même que cette facilité tient b des causes et b des circonstances très particulières, telles que celles qui ont lieu en Amérique. Mais si, b cette société fictive que je viens de peindre , on compare la société telle qu'elle existe réellement dans tous les pays de l’Europe, il n’y a pas le moindre doute que, même en faisant abstraction du poids du malheur dont la contrainte morale délivrerait celle-ci, la somme des plaisirs dus b l’amour ne fût fort supérieure dans l’autre.
1 Voy. le commencement de l'appendice, ou l'auteur s'adresse a la susceptibilité des catholiques, liv. V. Voy. aussi le ch. IV suiv. ( Jph.G .)